Un smog blanc, doublé d’une odeur âcre et franchement irritante, monte lentement vers la voûte de pierres brunes. C’est un papier d’Arménie qui brule et se consume. C’est à travers cet écran de fumée qui se dissipe que je découvre l’homme dont je vais faire le portrait. La cinquantaine, crâne rasé et silhouette un peu râble, on l’imagine tout de suite sur les bancs d’un ring assénant des conseils à un jeune poulain. Mais aujourd’hui, il est là pour se confier et sa première phrase est révélatrice. « Tout a commencé un lundi de Pâques après être revenu de la basilique Sainte-Clotilde, c’est à ce moment que l’évidence d’un bonheur enfoui a éclaté. » Ce bonheur, il en écrira un roman, son premier : Un jour, j’ai été heureux (Fayard).
Petit gars du Nord-Pas-de-Calais né au sein d’une famille que l’on devine modeste, Frédéric Hermel raconte son enfance. De ses origines, il conserve le souvenir et la fierté des « petites gens ». Grands-parents paysans et parents employés, à la maison on lit avec recueillement France Loisirs. Mais le jeune gamin qu’est Frédéric en veut ! Il en veut tellement qu’il déclasse les bourgeois à l’école, accumule les prix d’excellence et officie même en tant qu’enfant de chœur. « J’étais plus fort qu’eux, je le dis sans orgueil » nous confie-t-il dans un souffle. D’un coup, on le sent nostalgique de cette école républicaine qui portait encore en elle les valeurs de la gauche (la vraie, celle qui a fini avec Chevènement). Il se sent un peu dépassé par cette gauche moderniste qui s’acharne à briser la valeur « travail » alors que lui seul permet la véritable émancipation! Las, de nos jours, la gauche caviar s’accommode plutôt bien de l’inculture des plus démunis. Celle-ci cherche à conserver ses pauvres. « Elle est bien pire que les dames patronnesses en fait » rage-t-il !
De ses origines, il conserve le souvenir et la fierté des « petites gens »
Mais revenons à son parcours. La tragédie entre dans cette vie simple mais bien ordonnée par la mort du père. Lui n’a encore que 13 ans et prépare ses valises en vue de son premier voyage scolaire tandis que la petite sœur est partie faire du vélo en compagnie du paternel qui s’effondre, soudain, sur la route. Le voyage en Allemagne n’aura pas lieu. « C’est bête, mais longtemps j’ai eu peur de faire mes valises. » Ce qui est un comble quand on sait dans quels vagabondages la vie va le pousser. Parce que son destin, il l’a construit à force d’intellect et de migrations. Il part à Lille étudier à Infocom puis effectue ses premières armes radiophoniques chez France Bleu avant de gagner Madrid. Pourquoi l’Espagne ? Tout simplement par amour de la langue. Il me sent un tantinet sceptique et explique : la Picardie a appartenu, elle aussi, à la couronne ibérique. D’ailleurs, le rouge et le jaune sont les couleurs du club de Lens.
Pendant neuf ans, il sera correspondant madrilène pour plusieurs journaux. Sa véritable ascension ne débutera vraiment qu’avec l’arrivée de Zinedine Zidane au Real Madrid. C’était en 2001. Il le suivra pendant près de deux décennies et s’installe durablement dans le rôle de journaliste sportif pour RMC et L’Équipe. De cette incroyable rencontre naîtra une biographie sobrement intitulée Zidane (Flammarion).
Lire aussi : [Portrait] Ophélie Roque : beauté glaçante
Mais au-delà du foot, c’est la société entière qui l’intéresse. À 52 ans, il revient vivre en France et parachève l’écriture d’un livre : C’est ça la France (Flammarion). Puis il intègre l’équipe des « Grandes Gueules » sur RMC. Est-ce que la cité madrilène lui manque ? Il réfléchit un instant. « Non, pas vraiment. Madrid est une ville faite pour les jeunes… » Après quelques secondes de silence : « De toute manière les églises sont beaucoup plus belles à Paris, là-bas, Saint-Louis-des-Français ressemble à des espèces de bas d’immeuble. » Parce que pour ce robuste gaillard admirateur du pape Benoit XVI, la foi est loin d’être anecdotique. Et puisqu’il se considère comme judéo-chrétien, c’est tout naturellement que sur sa poitrine la croix de Jésus se mêle à l’étoile de David.
C’est finalement assez troublant de voir à quel point l’homme en face de moi ressemble à celui dépeint à l’intérieur des pages d’Un jour, j’ai été heureux. Parce que si l’écrivain prend parfois certaines libertés avec la stricte réalité pour tout le reste, le livre est fait de sa chair, de son souffle, de son amour de petit gamin ch’ti qui découvre, ébahi, les saveurs du monde.





