Skip to content

Francesco Giubilei : « Nous devons promouvoir une vision du conservatisme vert »

Par

Publié le

30 août 2023

Partage

Notre Grand Tour ne pouvait finir ailleurs qu’à Rome, Ville éternelle d’où tout ou presque est parti, et d’où tout repartira peut-être. C’est en tout cas ce qu’espère le jeune philosophe Francesco Giubilei, président de la fondation Nazione Futura et conseiller spécial auprès du ministre de la Culture dans le gouvernement Meloni, qui tente d’y promouvoir une conception spécifiquement italienne du conservatisme.
TDM

L’Italie unifiée est un pays de fondation récente. Son passé se partage entre des entités politiques contradictoires : les communes, les États pontificaux, les royaumes placés ou non sous tutelle étrangère, sans parler de l’État fasciste. Quelle inspiration doit être prioritaire pour le conservatisme italien ?

Pendant de nombreuses années, le terme « conservateur » en Italie a eu une connotation négative, non seulement dans les sphères progressistes, mais aussi au sein de la droite italienne. Jusqu’à il y a quatre ou cinq ans, lorsque je présentais mon livre Storia del pensiero conservatore (Histoire de la pensée conservatrice) à certains représentants de partis ou d’associations de droite, l’utilisation de ce terme se heurtait à un certain scepticisme. La raison en est l’identification du conservatisme italien au conservatisme anglais ou américain, alors que lorsqu’on parle de pensée conservatrice en Italie, mais aussi en France, on se réfère à un conservatisme latin qui a ses propres spécificités. De même, le conservateur est souvent confondu avec le libéral ou le réactionnaire, alors qu’il s’agit de domaines de pensée différents. Dès la Rome antique, on peut entrevoir la genèse d’un conservatisme italien dans le concept de mos maiorum, qui s’est ensuite développé dans le Moyen Âge chrétien où se sont formées les identités locales, pour aboutir à l’opposition aux dérives de la Révolution française, et ce jusqu’au XXe siècle. Le conservatisme italien trouve ses racines dans l’identité de la nation italienne dont la genèse précède de plusieurs siècles celle de l’État italien, formé en 1861.

Les adversaires de la droite italienne utilisent à l’excès l’assimilation au fascisme pour discréditer toute politique conservatrice. Comment conjurer cette malédiction ?

Renzo De Felice, le principal historien du fascisme, a affirmé dans sa monumentale biographie en huit volumes de Benito Mussolini que le fascisme avait pris fin avec la mort du Duce. Il est important de noter que De Felice était un historien de gauche, membre du Parti communiste italien jusqu’en 1956.

Lire aussi : Le mystère Mussolini : entretien avec Maurizio Serra

Affirmer qu’il existe un « danger fasciste » en Italie aujourd’hui, c’est un mensonge complètement déconnecté de l’histoire. Et pourtant, la gauche italienne – non seulement les politiciens, mais aussi une partie du monde journalistique et culturel – continue d’évoquer le fascisme tous les quatre matins. Il s’agit d’un récit qui non seulement ne correspond pas à la vérité, mais qui ne touche pas fondamentalement les gens, plus soucieux des questions concrètes telles que le travail, le chômage ou la sécurité. Il incombe aux conservateurs de proposer une vision politique concrète en répondant de manière substantielle et pragmatique.

Y a-t-il une voie spécifiquement italienne dans le concert du conservatisme européen aujourd’hui ? Quelles sont ses forces ?

Les caractéristiques du conservatisme italien reposent sur la nécessité d’un État fort dans les secteurs stratégiques (défense, énergie, politique étrangère) et d’un État faible dans la sphère privée, dans la vie des gens et dans les activités entrepreneuriales. Si je devais identifier quelques principes caractérisant un conservatisme italien, je les chercherais dans la doctrine sociale de l’Église et dans l’encyclique Rerum Novarum, combinant ainsi l’économie et l’éthique. L’éthique est un principe qui devrait guider les actions de toute personne, et cela est particulièrement vrai pour les conservateurs.

Dans vos écrits, vous mettez particulièrement l’accent sur l’environnement et la culture, des thèmes que la gauche a l’habitude de préempter. Pourquoi sont-ils cruciaux pour le combat conservateur ?

L’environnement est une question fondamentale aujourd’hui ; on peut ne pas s’intéresser aux questions environnementales, mais on ne peut pas nier leur centralité dans le contexte politique, social, économique et culturel actuel. En matière d’environnement, il s’est produit ces dernières années ce qui s’était passé avec la culture après 1968, à savoir l’appropriation par la gauche des questions culturelles à travers l’application du concept d’hégémonie culturelle théorisé par Gramsci. Aujourd’hui, la même chose se produit avec l’environnement à travers un environnementalisme idéologique qui n’admet pas la critique ou l’existence d’une vision alternative sur les questions environnementales. Quiconque n’est pas d’accord avec l’approche poursuivie par les règlements et les directives de l’Union européenne est attaqué et traité de « négationniste du climat », selon une tendance à l’étiquetage que nous connaissons bien. En lieu et place de cela, nous devons promouvoir une vision du conservatisme vert qui parvienne à articuler le souci de l’environnement avec les besoins sociaux des classes les plus faibles, qui rappelle l’importance de la sécurité énergétique sans nous livrer à la Chine, qui souligne enfin la nécessité d’un écologisme lié aux questions d’identité et à nos traditions.

Lire aussi : Antonio Gramsci, réquisition générale

Dans votre Histoire de la pensée conservatrice européenne, vous offrez un panorama du conservatisme européen qui naît selon vous du traumatisme de la Révolution française. Quel est le terreau commun le plus fécond entre les différentes branches qui le composent ?

La première différence à souligner lorsque nous parlons de conservatisme est celle qui existe entre le conservatisme américain/anglo- saxon et le conservatisme européen continental. Le conservatisme européen continental peut à son tour être divisé en macro-catégories (latin, germanique, slave, byzantin, etc.) puis en contextes nationaux (conservatisme italien, français, allemand, etc.). Chacun de ces conservatismes a ses propres caractéristiques et différences, mais en même temps il y a des bases communes qui peuvent être identifiées hier dans l’opposition partagée aux dérives de la Révolution française, et aujourd’hui dans l’opposition au politiquement correct, à la cancel culture, aux dérives dirigistes, à l’environnementalisme idéologique et dans des valeurs positives telles que la défense de la liberté et de notre identité.

« Nous devons promouvoir une vision du conservatisme vert qui parvienne à articuler le souci de l’environnement avec les besoins sociaux des classes les plus faibles »

Vous êtes proche du gouvernement de Giorgia Meloni. Quels sont les points les plus objectivement « conservateurs » de son programme ? A-t-elle les moyens de les mettre en œuvre ?

Le gouvernement Meloni met l’accent sur la politique étrangère avec une activité importante dans les zones d’influence traditionnelles de l’Italie, en particulier dans la Méditerranée dite élargie. D’où les nombreuses missions et réunions bilatérales avec des dirigeants africains, notamment sur les questions d’immigration et d’énergie. Un autre aspect important d’un point de vue conservateur, ce sont les mesures économiques visant à soutenir les petits et moyens entrepreneurs, de la réduction des impôts à la réduction des niches fiscales, des questions sur lesquelles le gouvernement doit se concentrer de manière prioritaire. Il est important de rappeler que les mois à venir seront politiquement complexes. La mort de Silvio Berlusconi a bouleversé le scénario politique italien, et après l’été, tout peut arriver, notamment parce qu’en septembre, la campagne pour les élections européennes commencera pour de bon. Lors de ces élections, nous votons à la proportionnelle, c’est-à-dire que chaque parti se présente seul et il n’est pas exclu que cela ait des répercussions pour la majorité.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest