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Antonio Gramsci, réquisition générale

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Publié le

14 septembre 2021

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À droite, il est chic de se revendiquer d’Antonio Gramsci et de sa bagatelle de concepts, notamment de l’hégémonie culturelle. Cette réappropriation du penseur communiste signe pourtant la victoire de la gauche, et de sa conception totalitaire de la politique.
Gramsci

« Il est temps d’appliquer les leçons de Gramsci », déclarait en 2018 Marion Maréchal, dans un entretien à Valeurs Actuelles, selon un étonnant raisonnement circulaire qui consistait à dire que pour ne pas céder à la domination de la gauche il fallait appliquer les leçons d’un penseur de… gauche. C’est que, de gauche, Gramsci l’est de toutes ses fibres !

Né en Sardaigne en 1891, il figure l’archétype du penseur militant : membre fondateur du parti communiste italien, dont il fut le secrétaire jusqu’à son emprisonnement dans les geôles fascistes en 1926 où il croupit onze années avant de mourir en 1937, Gramsci n’est pas un philosophe qui s’intéresse à la politique, c’est un philosophe du politique et même un politique qui arme la philosophie à cette seule fin, un de ceux qui, dans la lignée de Machiavel, son plus grand inspirateur après Marx, considèrent que toute pensée commande l’action et que seule l’action est juge de la vérité ; action hors de laquelle aucun grand principe ne peut exister ni ne vaut une seconde de peine. Autrement dit, Gramsci est marxiste, le monde ne doit pas être contemplé et interprété à la façon des Grecs anciens ou des médiévaux mais transformé selon cette formule qu’on lui prête mais qu’il emprunte à Romain Rolland : « pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ».

Gramsci est le père des « cultural studies », ancêtres des maléfiques « gender studies » qui à présent dévorent l’université et tentent de plier le réel

Il invente cependant une nouvelle façon de conduire la lutte selon la distinction qu’il opère entre la « guerre de mouvement », propice aux révolutions, et la « guerre de position » seul moyen pour le prolétariat de l’emporter dans une société capitaliste où le consentement à sa domination prend le pas sur la coercition. Grignoter le terrain du consentement, voilà la fameuse métapolitique qu’il est de bon ton de citer aujourd’hui – sans qu’on en comprenne les implications métaphysiques et morales profondes et délétères – et qui, en effet, a connu une pérennité effrayante, offrant la victoire à la gauche sociétale puisqu’on considère à juste titre Gramsci comme le père des « cultural studies », ancêtres des maléfiques « gender studies » qui à présent dévorent l’université et tentent de plier le réel pour en détruire toutes les anciennes représentations au nom du monde qui vient – la vraie formule du progressisme.

Mais ça n’est pas seulement ce déplacement de la lutte vers un nouveau théâtre d’opérations qui distingue Gramsci et en fait un penseur redoutable : la refonte du cosmos marxiste qui  lui permet ce glissement, préparé en amont de sa métapolitique et qui en alimente vigoureusement la source, semble la  véritable innovation d’une pensée politique qui désormais articule infrastructure – l’économie – et superstructure – la société et la culture – sans plus considérer contrairement à Marx une primauté de l’une sur l’autre, les deux chez Gramsci s’influençant réciproquement à la façon d’un organisme. La littérature, la tradition, les ouvriers et les artisans, la famille, l’art, et les idées, etc. sont chacun le lieu, investi par la prodigieuse intelligence gramscienne, d’une lutte à laquelle nous devons tous prendre part, puisque, selon ses mots, nous voici tous philosophes, « intellectuels organiques » en puissance et dépositaires d’un savoir qu’il importe d’actualiser en vue de la victoire finale. Bref, il n’existe plus d’ailleurs, ni d’illusions bourgeoises, ni de délassement possible et tout, non plus seulement la pensée, devient champ de bataille pour Gramsci. Soit les prolégomènes psychologiques d’une politique totalitaire désignée sous le nom de l’État-éthique : le « consentement cuirassé de coercition » que Gramsci reproche à la société capitaliste mais dont il avoue qu’il est pour lui le principe même de toute hégémonie.

Lire aussi : Edmund Burke, la prudence conservatrice

« Intellectuel organique », « guerre de position », « métapolitique », toutes les innovations conceptuelles de Gramsci se résument dans ce concept maître : « l’hégémonie », présentée comme un mécanisme inhérent au pouvoir mais qui chez lui recoupe une emprise du politique sur la société dans son ensemble et qui doit sonner, aux oreilles de toutes personnes qui n’a pas oublié que le Péché ravage la nature humaine et que l’homme n’est pas un matériau à modifier selon « l’optimisme de la volonté », comme un avertissement et la promesse d’une terreur sans nom. L’hégémonie, en fait, ça n’est plus la politique comme délibération en vue du Bien commun, mais la domination absolue en vue d’un monde à naître, c’est la continuation de la Révolution par d’autres moyens.

Logiquement, Gramsci comme souvent les penseurs de gauche s’est beaucoup trompé. Il n’a su voir la montée du fascisme qui l’a détruit et presque assassiné, ni la victoire du libéralisme ; il a en revanche donné une méthode au progressisme capable d’accroître sa puissance, méthode qui ne vaut qu’à condition de se moquer de tout ce dont le progressisme se moque et qui confond la politique avec la domination; en quoi Gramsci a quelque part gagné puisque le fait de se revendiquer de lui pour triompher de la gauche et des progressistes montre simplement l’hégémonie absolue… de la gauche et des progressistes.

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