Mussolini est un tissu de paradoxes, notamment celui de se vouloir à la hauteur de son siècle dont pourtant les lignes de force lui échappent, que ce soit l’ascension des États-Unis, la primauté de la technique et du capital. Ne fut-il pas un homme du XIXe siècle ?
Mussolini est une nature bipolaire, fissurée. Chez lui, la part du masque est essentielle au point que l’enjeu fut finalement d’être à la hauteur de son masque. J’ai écrit cette biographie pour dissiper le poncif du « César de carnaval » qui a cours, notamment en France. Mussolini est à la fois un politique du XIXe siècle et un modernisateur conscient de certaines nouveautés de son époque. Par exemple, il fut le premier homme d’État à reconnaitre le régime soviétique lequel en retour, par realpolitik, n’eut aucun scrupule à établir des relations avec lui, alors même qu’il persécutait les communistes italiens. Mais Mussolini ne dépassera jamais ses contradictions géostratégiques. Il est à noter qu’Hitler fit preuve des mêmes ignorances : sous-estimation de la puissance des États-Unis et du poids de la finance (au sens strictement économique et non fantasmatique).
Ce réaliste ne fut-il pas happé par la folie de son Époque, comme en témoigne sa fuite en avant après 40 ? N’a-t-il pas été victime de sa vision du monde selon laquelle tout est préférable à la neutralité et que « s’arrêter c’est mourir » ?
La fuite en avant lui a longtemps réussi sur le plan intérieur. Mussolini cultivait la vitesse et une certaine audace tactique. La « Marche sur Rom », par exemple, fut un coup de bluff. Il est en revanche plus douteux qu’elle lui ait réussi sur le plan international, même s’il sut faire preuve d’une certaine habileté diplomatique, notamment lors des accords de Munich. Si Mussolini avait une connaissance du monde limitée – quoiqu’il eut en sa jeunesse côtoyé l’intelligentsia socialiste européenne – il la corrigeait par une réelle curiosité intellectuelle. Cette fuite en avant devint un défaut politique quand son anti-neutralisme l’amena à des positions jusqu’au boutistes, et, à la suite d’Hitler, a une surenchère belliciste.
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Son défaut principal ne fut-il pas la mégalomanie qui lui fit concevoir des rêves de puissance trop grands pour son pays et trop loin des aspirations de son peuple ?
Mussolini resta réaliste dans les années 20 ; ce n’est qu’à partir des années 30, pris dans une compétition jalouse avec Hitler, qu’il donna libre-cours à une certaine mégalomanie. Mais le véritable tournant fut la guerre d’Éthiopie car l’Italie fut frappée de sanctions internationales. Or, avant de déclarer cette guerre, Mussolini pensait bénéficier d’une autorisation implicite de la part de la France et de l’Angleterre, d’une sorte de « clin d’œil ». Il n’accepta pas l’idée que l’Italie subisse des sanctions de la part de grandes puissances coloniales, qui, par ailleurs, cédaient à toutes les revendications d’Hitler.
Vous présentez le fascisme italien comme « un totalitarisme “empêché” et “imparfait” ».
La poussée du régime vers le totalitarisme est due au contexte. Mais c’est la situation de l’Italie qui rend ce totalitarisme imparfait. Mussolini en effet dut composer avec la monarchie – qui tient l’armée, et l’Église, même si le Concordat a résolu l’opposition catholique au régime. Mussolini est donc le Duce de la nation mais le Premier ministre de son roi. C’est cette situation qui l’empêche d’être pleinement totalitaire. Il joue un rôle de médiateur entre la monarchie, l’Église et son parti, jeu dangereux qui entraînera sa perte.
Concernant son rapport au capitalisme, nous pouvons aisément nous défaire d’une historiographie marxiste qui présente le fascisme comme un régime au service du capitalisme, thèse invalidée aujourd’hui par tous les historiens sérieux.
Mussolini, ce « touche-à-tout idéologique », serait resté selon vous jusqu’à la fin « intimement socialiste ».
Oui. Sa vie d’abord le prouve : Mussolini fut d’une solitude absolue, et, contrairement aux autres dictateurs, n’était pas entouré de courtisans. Il était d’ailleurs totalement indiffèrent à la séduction. Cette solitude créera une distance par rapport à la réalité et son peuple. De même, son train de vie était frugal. Il sera toujours intimement anti-bourgeois car, à ses yeux, la bourgeoisie est toujours portée au compromis et du côté du plus fort. Selon lui, le peuple est moins décadent. Concernant son rapport au capitalisme, nous pouvons aisément nous défaire d’une historiographie marxiste qui présente le fascisme comme un régime au service du capitalisme, thèse invalidée aujourd’hui par tous les historiens sérieux. Il existe une méfiance réciproque entre le fascisme et le capitalisme, qui se donnent cependant des gages, comme par exemple, du côté fasciste, la répression du syndicalisme.
Mussolini se voulait un équilibriste, un modérateur, un spécialiste du compromis (lui, cet ennemi du compromis !). Par exemple, il n’a jamais éliminé du parti ses adversaires internes – il n’y eut pas de « nuit des longs couteaux » – mais a joué les uns contre les autres, jeu de marionnettes auquel il excella dans les années 20. À propos du caractère anti-bourgeois du régime, il faut souligner le rôle essentiel de la propagande, celle qui célébrait les grands travaux publics, ainsi que la promotion de la jeunesse culturelle (non pas les futuristes qui le gênaient : il faut effrayer les bourgeois mais pas trop) et l’arrivée de jeunes de vingt ans aux postes importants (sauf dans l’armée dont l’État-major resta âgé). Il faut ajouter que les influences familiales sont capitales dans la personnalité de Mussolini : fils d’un anarchiste socialiste brouillon et généreux, il ne fut ni l’un ni l’autre, mais fils d’une institutrice très « IIIe République », il se voulut l’instituteur du peuple qui lui répondait, contrairement aux bourgeois.
Vous semblez vouloir restituer la dimension tragique du fascisme italien, perçu en France comme « une pantalonnade ».
Ce fut en effet une histoire tragique du début à la fin. Il fallait l’écrire en mémoire de ceux qui en avaient souffert. Cette vision du fascisme comme « pantalonnade » est aussi la conséquence de l’oubli de la guerre civile de 1943-1945.
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Vis-à-vis de la France, Mussolini n’éprouve-t-il pas quelque chose de l’ordre du dépit amoureux ?
Si, Mussolini ressent incontestablement une forme de dépit amoureux, autre paradoxe de la part de cet inaffectif. Dans sa jeunesse, trois personnages l’ont fasciné : Napoléon, Jean Valjean et Colbert. Il ne se détache de la France qu’à partir du moment où elle est hostile aux intérêts italiens. Enfin, la guerre des Alpes l’a humilié, et il n’éprouve que dédain pour le régime de Vichy.
Un personnage mystérieux qui présente néanmoins une certaine constance.
Mussolini ne fut jamais, contrairement à Hitler, un jusqu’au-boutiste ou un fanatique. On observe d’ailleurs chez lui peu de changements psychologiques jusque dans les années 40 durant lesquelles – aveuglement fatal – il pensera que la guerre ne se fera pas vraiment et qu’il y aura une conférence post-guerre du genre de celle de Munich. À partir de 43, il essaie de tirer son épingle du jeu. Reste une énigme : comment cet homme a-t-il pu se laisser déposer si gentiment ? Sa fin est une comédie dans la tragédie car il se fait libérer par les SS alors qu’il n’en avait aucune envie. D’ailleurs, à Berlin, il y avait unanimité pour le considérer comme fini. Hitler le remet en selle comme preuve de la fidélité allemande. Ce Méditerranéen inaffectif fut, d’une certaine manière, victime du sentimentalisme de Hitler, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes.
DUCE VITA
On a coutume en France de dévaluer le fascisme pour n’en faire qu’une sorte d’autoritarisme déguisé en totalitarisme, inoffensif au regard du nazisme, et inventé par une sorte de matamore qu’on peine finalement à prendre au sérieux. Maurizio Serra nous décille avec cette biographie brillante d’un Mussolini sinistre, travailleur, hermétique aux sentiments, à des kilomètres de la figure de l’Italien sentimental et tapageur de l’image d’Épinal. Compose par touches successives autour des hommes et des femmes de son entourage, des événements de son existence et de celle du fascisme avec laquelle la vie de Mussolini se confond, ce portrait, presque en creux, qui déjoue la narration strictement chronologique, s’articule autour d’un homme dont le mystère demeure : ni fanatique à la Hitler, ni foncièrement cruel, il semble d’une imperméabilité au monde dont on devine qu’elle a fabriqué les raisons de sa chute. Un trou noir où s’agrège la matière d’une époque. Rémi Lélian

Perrin, 500 p., 25 €





