Je croise régulièrement une dame élégante et intelligente dans des endroits choisis (comme une conférence de Michel Zink sur l’esprit critique au Moyen-Âge organisée par le Centre Saint Thomas, par exemple; j’y ai aussi croisé Nicolas Pinet, nous avons parlé de Supermatou). Elle me demande à chaque fois si le brushing est de droite. Comme elle est coiffée en carré avec une mèche, me semble-t-il1, j’ai l’impression qu’elle attend mon avis pour changer de coiffure. Écrasante responsabilité. Je suis un homme de devoir, je ne me déroberai pas plus longtemps.
Commençons par établir que brushing, en anglais, ne signifie pas du tout thermobrossage, « mise en plis des cheveux humides travaillés mèche par mèche avec une brosse ronde et un séchoir à main ». Brushing est un mot français. C’est d’ailleurs un Français, Patrick Alès, qui a inventé la chose et le mot en 1964. Il aura coiffé Ava Gardner et Claude Pompidou, Jackie Kennedy et Édith Piaf (avant le brushing). On comprend qu’Alès ait préféré «brushing», qui sent bon le Drugstore des Champs-Élysées (celui de 1958, nous n’étions pas nés), à « brossage », qui renvoie d’emblée à des godillots frottés par un conscrit.
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Bref, les femmes étaient ravies que leurs cheveux humides soient travaillés mèche par mèche avec un séchoir et une brosse ronde (augmentez le diamètre du cylindre pour avoir plus de volume, qui est l’effet recherché). Car ainsi travaillés, ils couronnaient leurs têtes de flammèches au désordre étudié, dressées et stables par la grâce de la chaleur et d’un rien de laque. Qui ne se souvient des années 70 résumées, quintessenciées, par les cheveux de Farrah Fawcett – le fameux Fawcett Flip? Le brushing revient d’ailleurs périodiquement en grâce, transformant Jennifer Lopez en Méduse juste avant sa métamorphose avec les vintage ondulations bouncy, so 90’s, du Bombshell Supermodel (quand je pense qu’il n’y a pas si longtemps les coiffeurs français savaient encore réaliser des coiffures « à la Belle Poule »… mais c’est une autre histoire).
J’aime que l’art imite la nature et que brushing assume d’être factice.
Mais nous ne jaugerons ici que la seule dextérité du brushing à la française, façon Brigitte Bardot. Car quand même ces brushings d’égéries cosmétiques sont franchement exubérants, rococo, pour le dire d’un mot, et me paraissent avoir travesti et gauchi l’esprit initial des élégantes des années 60, le coiffé-décoiffé.
Revenons à la question centrale: de droite ou pas, ce brossage soigneux, structurant, flamboyant, figeant d’une manière certaine la coiffure comme si un coup de vent avait brusquement, et comme par jeu, ébouriffé une tête pour révéler le visage désormais encadré par l’écrin de ses propres cheveux, moment de grâce suspendu ?
J’aime que l’art imite la nature et que le brushing assume d’être factice, clame, même, sa facticité, la revendique pour mieux asséner le faux naturel des boucles désordonnées à la liberté si précisément contrôlée. C’est l’aisance du cavalier enlevant sans effort apparent sa monture pour franchir à la volée une barrière: un moment de civilisation où beaucoup d’art arrive à donner l’illusion de la facilité, voire du négligé.
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Cette dissimulation n’est pas mensonge mais élégance, volonté d’offrir un spectacle qui paraît avoir été obtenu sans l’effet de l’art, par un heureux hasard, les dispositions du jour, la nature même des choses, à peine forcée, juste révélée.
Cheveux libérés mais matière disciplinée, naturel étudié et nature imitée, artifice qui n’impose pas l’artificiel comme marque du beau, le brushing – à la française ! – attire l’attention sans démontrer une coquetterie éperdue. Il dit calmement la nécessité de l’apprêt tout en bornant l’intervention, il témoigne que la civilisation consiste à lentement et méticuleusement accompagner la nature, et la course vagabonde qu’il a mené depuis son invention prouve que l’élégance est fragile et la ligne de crête, un chemin ardu. Le brushing est de droite.





