Avec sa silhouette de technicien de théâtre : éternels sweatshirt et casquette noire, Pierric Bailly s’est taillé une place à part sur la scène littéraire actuelle. Né et retourné dans la campagne jurassienne, dont il a fait la toile de fond de ses romans, mais ayant aussi vécu à Montpellier où il a étudié les Arts du spectacle, mais encore, ayant travaillé à l’usine et enchaîné des petits boulots avant de revenir sur la terre natale pour « vivoter » de l’écriture puis de s’installer à Lyon en bénéficiant d’un succès surtout critique, l’auteur n’exhibe pas un CV commun. Avec Nicolas Mathieu, il est l’un des rares auteurs à couvrir l’angle mort de la sociologie nationale : ni Paris, ni banlieue, mais cette France périphérique inaperçue par les médias ; et à mettre en scène des vies simples, en apparence, n’ayant aucune valeur ajoutée idéologique ; des personnages qui ne sont les symptômes de rien si ce n’est du tragique éternel.
L’air de rien
Bailly, dans La Foudre, compose l’air de rien un grand drame passionnel. L’air de rien, parce qu’aucun élément, ni dans le décor, ni dans le style, ni dans le tempérament des personnages, ne laisse augurer la tonalité et la tournure à suivre. Julien, surnommé «John»,le narrateur, est un berger taciturne, qui fait paître des brebis durant l’été, avant de rejoindre la vallée pour des boulots d’hiver.
Avec Nicolas Mathieu, il est l’un des rares auteurs à couvrir l’angle mort de la sociologie nationale : ni Paris, ni banlieue, mais cette France périphérique inaperçue par les médias.
À l’orée de la quarantaine, il envisage avec sa femme un changement de vie : départ à la Réunion, achat d’un troupeau, procréation. Mais c’est dans un autre virage que va déraper son existence. En brûlant pour se chauffer de vieux journaux locaux, le berger tombe sur un fait divers qui va l’obséder : Alexandre Perrin, un ancien camarade de lycée, est accusé de meurtre. Le souvenir de ce garçon intelligent, sensible, calme et passionné par la cause animale, détonne furieusement avec un tel acte. Ni tenant plus, John finit par appeler la femme d’Alexandre, Nadia, une autre ancienne du lycée qu’il avait recroisée quelques années plus tôt par hasard et sans donner suite.
L’éternel et le transitoire
Ce sont comme des plaques tectoniques existentielles qui se déplacent à la suite de cette improbable amorce. L’adolescence de John ressurgit avec Alexandre, à travers sa femme, tandis que celle-ci prend une ampleur croissante dans sa vie et sans qu’il ne s’y attende. Sous le roc du personnage bourru, solide, monolithique, des failles s’élargissent au fur et à mesure, mais selon une logique sinueuse, insidieuse, magistralement progressive. Le récit nous absorbe, sans grands effets, sans éclat soudain, Bailly nous conquiert par la sobre justesse de ses phrases et de ses situations ; seuls la splendeur des montagnes et le mystère des lynx évoquent directement le vertige qui point peu à peu dans la chronique mezzo voce du berger.
Lire aussi : Éditorial culture de Romaric Sangars : Dernières tendances
Derrière la sècheresse de la langue, la composition est aussi sophistiquée qu’imparable. Autre contraste, autre équilibre : cette confrontation entre la dimension archaïque, mi-rude, mi-idyllique, du métier de berger et des situations au contraire caractéristiques de l’époque. Il n’y a pas grand-chose entre cet écart, ni théories, ni délires, juste le pouvoir d’une fiction qui ramène la foudre au sein d’une existence humble et cachée, éclairant au passage le mystère d’une vie. En somme, l’essentiel, le noyau des drames. De quoi prouver, en cette rentrée, que la fiction n’est toujours pas morte.





