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La Harraga ou la mort

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Publié le

11 septembre 2023

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Alors que l’Union européenne tente de dicter sa loi sur les migrations aux pays de la Méditerranée à coups de subventions, la Tunisie fait la chasse aux « Africains » sur la route de Lampedusa. À Sfax, malgré les tracasseries policières, notre reporter a pu pénétrer dans un camp de clandestins et assister à l’arrestation d’un esquif de Tunisiens. Entre réveil nationaliste, droits de l’homme et corruption, les mafias de l’exode font fortune au pays du jasmin…
CC

La braise de la chicha crépite. Rougeoyante et fumante, elle ondule au bout du tisonnier que brandit Nassim, le jovial patron du café de la Medina où les commerçants sfaxiens de la vieille ville viennent taper le carton à la fraîche en tirant de longues bouffées de son célèbre mélange de tabac à la menthe et au raisin jaune.

Al Jazeera s’invite en boucle dans la partie. Ces temps-ci, on y parle beaucoup de Sfax, la deuxième ville du pays, industrielle et polluée, avec son million d’habitants ; et surtout de ces milliers de migrants sahéliens irréguliers, candidats au départ vers l’Europe, qu’on surnomme « les Africains », comme si la Tunisie, que les Romains de Carthage avaient baptisée Ifriqiya (Africa) en hommage à une divinité solaire locale, était européenne.

La discussion fait rage en terrasse. Il est question d’agressions, d’insécurité, d’infestation de gale et de trafics en tout genre. La place centrale de Sfax squattée et défigurée, envahie par des « hordes de migrants » selon l’expression du président Kaïs Saïed ? On croirait les entendre parler de la colline du crack à Paris…

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La porte d’entrée de L’Europe

Combien sont-ils sur le territoire du gouvernorat ? Nul ne sait. On parle de 20 000 « réfugiés » du côté des ONG. Ils seraient en fait plus de 60 000 clandestins suivant les périodes, éparpillés à Sfax sur plusieurs parcs publics et jusqu’à récemment dans les faubourgs. La raison ? Sfax n’est qu’à 130 km de l’île italienne de Lampedusa, porte d’entrée de l’Union européenne. Issus de toute l’Afrique subsaharienne, la majorité des candidats au départ visent la côte du golfe de Gabès pour traverser la Méditerranée via l’Algérie et la Libye dont la frontière en plein désert est surtout gardée par la soif et les serpents.

Pourtant, depuis quelques semaines, le nombre d’illégaux en transit a sensiblement baissé. Sous l’effet de la chasse aux migrants orchestrée par les locaux avec la connivence de la Garde nationale, affirment des commerçants du centre-ville, punis par l’odeur pestilentielle des immondices et des excréments. « Les policiers ferment les yeux sur les expulsions “dAfricains” quon organise dans les quartiers où ils vivaient, malgré lappel à lapaisement de notre président ; il doit rendre des comptes aux Européens, pas nous… »

« Tiens, goûte ce gâteau au miel, s’exclame Nassim, c’est une spécialité du pays et dis bien que les pâtisseries de Sfax sont connues dans le monde entier ! » Le ton monte quand j’aborde la politique du président Kaïs Saïed qui n’avait pas hésité à convoquer une réunion du Conseil de sécurité nationale le 21 février dernier « consacrée aux mesures urgentes qui doivent être prises pour faire face à l’arrivée en Tunisie d’un grand nombre de migrants clandestins en provenance d’Afrique subsaharienne », selon un communiqué de la présidence. Sa déclaration a d’ailleurs provoqué un tollé en Europe et en Afrique, après que l’imprévisible leader tunisien a affirmé « qu’il existe un arrangement criminel qui est préparé depuis le début de ce siècle pour changer la composition démographique de la Tunisie… ».

Sous l’effet de la chasse aux migrants orchestrée par les locaux avec la connivence de la Garde nationale, affirment des commerçants du centre-ville, punis par l’odeur pestilentielle des immondices et des excréments.

La main levée pour abattre une carte, un joueur s’indigne qu’un Sfaxien ait été poignardé en pleine rue par trois clandestins originaires du Cameroun au printemps. « On les accueille et voilà le résultat », reprend son voisin originaire d’Ariana et proche du micro Parti Nationaliste Tunisien dont les idées infusent avec des vidéos qui ont récolté 22 millions de vues sur TikTok autour de la menace de grand remplacement. Selon lui, « la présence en Tunisie des “hordes des migrants clandestins” pointées par le président Saïed est bien source de violence et de crimes inacceptables ». Et justifie une réponse exemplaire : « Les illégaux doivent être reconduits à la frontière et expulsés, dignement mais sans remords… Notre combat est aussi le vôtre. Aujourd’hui la Tunisie, demain la France… »

Menace d’emprisonnement et intimidation

Tout près de là, au bout du mur d’enceinte du fort arabe, plusieurs centaines de subsahariens campent toujours dans le centre-ville, sur la place Bab El-Jabli. Les « Africains » y traînent à toute heure du jour et de la nuit, cherchant le frais sous les arbres et les courants d’air des arcades dans les rues commerçantes voisines, au pied d’immeubles climatisés occupés par des cabinets médicaux rutilants.

Arnaud est ivoirien. Marié, père de deux enfants, il m’attend au détour d’un muret où il a tendu un carton, le jour en guise de taud, la nuit comme tapis de sol. Dans son sac, ses affaires, sales et trempées. Il les cache pour ne pas trahir une traversée avortée. Il raconte : « Un corsaire (un compatriote qui travaille comme rabatteur pour le compte des gangs tunisiens – ndlr) nous a prévenus d’un départ pour le soir même. Il m’a demandé 1 800 € pour faire affaire. On est montés dans sa camionnette ; il a roulé jusqu’au PK 80, où un complice nous attendait soi-disant pour embarquer. “Avancez dans l’eau jusqu’à la taille. Le bateau n’accostera pas” On a attendu deux heures ; j’ai voulu rappeler le corsaire ; sa ligne était coupée. On avait tout perdu ! » Retour à la case espoir, encore mal remis de son périple par Niger, où il s’est fait rançonner et voler… « Sans la famille pour payer les passeurs, on serait déjà morts… »

Les « Africains » y traînent à toute heure du jour et de la nuit, cherchant le frais sous les arbres et les courants d’air des arcades dans les rues commerçantes voisines, au pied d’immeubles climatisés occupés par des cabinets médicaux rutilants.

Je m’apprêtais à écouter Ismael, un « corbeau arabe », comme disaient les maîtres de la traite négrière musulmane, noir et musulman, quand deux policiers en civil m’ont interpellé. « Vous n’avez pas le droit d’interroger les “Africains”. Suivez- nous. » Par deux fois, la police de Sfax m’a arrêté, interrogé pendant plus de trois heures au commissariat central et menacé d’emprisonnement, allant jusqu’à fouiller mon téléphone pour y consulter les photos de migrants illégaux. L’Europe aurait-elle obtenu de la Tunisie qu’elle donne une meilleure image que celles des déportations de familles déchirées dans le no man’s land du désert libyen ?

En partant, l’un d’eux me lance : « Et ne vous approchez pas du camp des Soudanais. Je dis ça pour votre sécurité… » Jaba m’y attend. Un garçon d’à peine vingt ans, affranchi et déluré avec la sagesse d’un griot : « Je parle arabe et je suis musulman. Mais les gens d’ici nous voient d’abord comme des Noirs. Pas comme des frères. Les Arabes ont un problème avec la peau noire. Ils ont beau s’en défendre, ils sont racistes ! » Il a vu mourir ses parents, fuir des amis et disparaître ses voisins sous les bombes. Il vient du Darfour, province en guerre du Sud-Soudan où la traite négrière arabo-musulmane en Afrique avait commencé… en 652.

Un voyage en Italie à 2 000 euros

Un intermédiaire me propose de suivre la route de l’exode aux îles Kerkennah, à une heure de mer de Sfax, d’où partent très discrètement les migrants les plus argentés pour l’Italie. Cette fois, pas de barcasse en tôles soudées au chalumeau derrière les dunes à 1 000 € l’aller simple pour la mort. À la barre, un vrai marin, pêcheur professionnel et connu de la Garde nationale locale. Son bateau est enregistré à l’administration maritime et il a toutes les autorisations pour partir à la mer.

La sécurité a son prix : plus de 2 000 euros le passage ; une traversée à fond de cale au bout de la nuit et un embarquement organisé au large avec des felouques depuis les quais. La Marine nationale n’y voit officiellement que du feu. Sauf quand, de retour de patrouille, elle surprend un reporter qui filme
un navire remorquant un esquif plein de passagers clandestins pour l’Italie. Aurais-je été balancé par un informateur du port ?

Nouvelle arrestation après avoir interviewé les hommes d’équipage d’un chalutier à quai, habitués à secourir les survivants et à prendre soin des corps errants sur les flots. Le chef de bord de la Marine nationale demande des instructions à Tunis. Entre-temps, j’apprends que les passagers interpellés sont tous tunisiens. Cette fois, pas d’« Africain » en vue, hormis l’homme d’équipage du patrouilleur qui se montre très attentionné avec la mère et ses enfants terrorisés. Des Tunisiens ordinaires, sans travail, qui ont les étoiles du drapeau européen dans les yeux.

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Un fourgon cellulaire arrive. L’officier me cantonne à l’arrière en attendant les instructions. La famille s’y entasse, les yeux hagards. Ceux-là n’atteindront pas ce soir Lampedusa. L’officier exigera finalement la destruction des images montrant les Tunisiens sur le bâtiment de la marine tunisienne et mon départ immédiat de l’île.

Retour à Sfax, où mon informateur affirme que ces arrestations couvriraient un trafic international de main-d’œuvre africaine, organisé au départ de la Tunisie et de la Libye et impliquant les autorités locales et italiennes dans le dos des accords passés le mois dernier par la Tunisie avec l’Union européenne concernant le retour des migrants illégaux, la surveillance des frontières maritimes et le prêt du FMI.

Pour l’heure, fragilisé par l’inflation, la crise du pain et le chômage, le pays soutient la campagne de « tunisianité » du maître de Carthage qui s’est arrogé les pleins pouvoirs. Place Bab El-Jabli, Jaba le Soudanais soutient qu’il rejoindra la Grande Bretagne coûte que coûte. « Rien ne m’arrêtera : je préfère la Harraga1 et mourir en mer que l’esclavage au camp deSfax…»

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