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Les critiques littéraires de septembre

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Publié le

21 septembre 2023

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires de septembre.
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Balzac 2020

Les petits farceurs, Louis-Henri de la Rochefoucauld, Robert Laffont, 256 p., 20 €

Paul Beuvron vient de mourir et Henri d’Estissac, qui fut son meilleur ami de jeunesse, héritant de ses papiers, s’attèle à recomposer sa trajectoire idéaliste, mondaine et tragique, tout en rapportant la sienne en parallèle. Au tournant des années 2000, les deux garçons férus de littérature se lient en hypokhâgne. Le premier, Beuvron, Grenoblois ambitieux, se voit en génie des lettres avant de déchanter et de se compromettre dans l’écriture-fantôme de best-sellers commerciaux ou de confessions de vedettes. Le second, de grande lignée piétinée par l’Histoire, est d’avance dégrisé du pouvoir et va davantage s’intéresser aux coulisses qu’au Goncourt. Si la très belle adaptation des Illusions perdues par Giannoli, il y a deux ans, vous a fait replonger dans le chef- d’œuvre de Balzac, l’actualisation brillantissime qu’en a réussi la Rochefoucauld vous ravira. C’est que l’auteur, également critique musical et littéraire depuis une quinzaine d’années, profite de l’ombre de Balzac pour livrer en pleine lumière l’expérience d’un observateur de première ligne du milieu culturel parisien : la satire est aussi renseignée que féroce. On trouve une évocation magnifique de ce que représenta le magazine Technikart (ici Avant-Garde) au début du millénaire, puis une synthèse transposée mais résumant avec une cinglante exactitude toutes les corruptions, les hypocrisies et les machinations qui caractérisent la cour germanopratine. Si son acronyme est trop long, le roman de LHDLR, lui, fusant à travers l’époque pour en dévoiler les revers héroïques ou sordides, vous paraîtra court. Romaric Sangars

Duel Wagnérien

Les maîtres de Bayreuth, Charlie Roquin, Le Cherche-Midi, 240 p., 20€

Bayreuth, son festival, son folklore wagnérien… C’est le décor du nouveau roman de Charlie Roquin, une intrigue familiale sur fond de Tétralogie. Comme tous les étés, après chaque concert, le grand critique Moshe Griebnisch fait son show dans un bistrot en ville. Tout le monde attend son avis avant de donner le sien. Mais ce soir, un inconnu à l’accent américain ose le contredire. Sur son terrain. Le pire, c’est que cet énergumène porte le même nom que lui… Le duel des deux Griebnisch, expliqué à coups de flashbacks, constitue le moteur du livre, mais l’essentiel réside dans les références érudites à l’œuvre de Wagner, dans la façon dont la moindre conversation entre les personnages se transforme en joute musicologique, et dans la satire douce-amère des snobs mélomanes (« ces nuées de festivaliers qui débarquaient et repartaient au volant de leur Porsche ») et du mauvais goût des metteurs en scène engagés, genre Vaisseau fantôme sur barge de migrants ou Walkyries montées sur Harley. Bernard Quiriny

Lire aussi : Les critiques littéraires de juillet

Provence métaphysique

Frédéric Mistral, Patrie charnelle et Provence absolue, Rémi Soulié, La Nouvelle Librairie, 74 p., 9 €

Expert en orphisme, Rémi Soulié a trouvé en Mistral une illustration éloquente de son rapport au monde et il parvient à nous faire appréhender la figure du grand poète provençal comme une source d’inspiration actuelle possible. Ce chantre de la renaissance provençale qui reçut même le Nobel et agrégea à lui de nombreux intellectuels du XIXe et du début du XXe siècle (dont Maurras et Barrès auxquels il inspira leur nationalisme anti jacobin), se dévoua corps et âme à sa cause, chantant sa patrie charnelle jusqu’à l’élever à des dimensions spirituelles (Provence absolue), en l’ayant entre-temps transcendée par la poésie, réussissant à faire entrer une œuvre en provençal (Mireille) dans le panthéon littéraire de son siècle. Faire nation à partir du poème, de son souffle, tout assumer des réalités charnelles qu’elle implique et tout projeter dans une dimension d’éternité : voilà la formule qu’appliqua Mistral, formule orphique par excellence, formule à reprendre. Romaric Sangars

Egotrip

Comédie d’Automne, Jean Rouhaud, Grasset, 286 p., 20,90 €

Dans la bibliographie de Jean Rouaud, les livres sont classés dans trois rubriques : autobiographie familiale, essais, autres. Mais lui les a reclassés en cycles : « Le cycle des morts » (qui commence avec Les Champs d’honneur), « La déposition du roman»,«La vie poétique », « Manifestes littéraires », « Essais », etc. Il y a quelque chose d’étonnant dans ce travail de retour sur soi/ recomposition, comme si les livres d’hier n’étaient pas des objets éteints mais les pièces en mouvement d’un puzzle en cours de fabrication. Comédie d’automne, son nouveau livre, qu’il n’appelle pas un roman, prend la suite de Kiosque dans la série « La vie poétique ». Il raconte la publication des Champs d’honneur, le surgissement du novice sur la scène littéraire, jusqu’au Goncourt chipé à Labro, grand favori. Ceux qu’intéresse la comédie littéraire s’amuseront un peu : le portrait de Jérôme Lindon, l’ambiance janséniste de Minuit, les journalistes comme une nuée de mouches, etc. Mais les autres ? Jérôme Malbert

L’ennui

L’amour, François Bégaudeau, Verticales, 90 p., 14,50 €

François Bégaudeau explique son projet sur la quatrième de couverture. « J’ai voulu raconter l’amour tel qu’il est vécu la plupart des temps par la plupart des gens : sans crise ni événement ». Il a réussi son coup, écrivant un roman d’une platitude impeccable, sans drame, sans enjeu, sans intrigue. Le livre s’intitule L’amour, il aurait pu s’intituler Une vie, ou Une vie à deux. Il est très court, mais comme rien n’accroche, que rien n’est tendu vers rien, que les âges de la vie se succèdent doucement, c’est interminable. Les personnages – les Moreau, classe moyenne laborieuse des années 1970-1980 – sont M. et Mme tout-le- monde. Bégaudeau fait tout pour qu’ils ne soient pas, en fait, des personnages. Ce n’est plus un roman c’est un document, qui avance au ralenti. Le style est au diapason, sans relief, avec des tournures familières pour marquer le milieu social. L’amour, conclut Bégaudeau, « est partout et nulle part, il est dans le temps même ». C’est long, la vie. Bernard Quiriny

Poupée russe

Le livre de la rentrée, Luc Chomarat, La Manufacture des livres, 236 p., 19,90 €

Publier à la rentrée un roman intitulé Le livre de la rentrée, c’est culotté, mais marrant. Mieux, le héros bosse dans une maison d’édition, où il cherche le manuscrit qui deviendra… le livre de la rentrée. Pour ajouter aux mises en abyme, cet éditeur compte parmi ses poulains un écrivain qui a fait de lui le personnage de deux précédents romans, L’espion qui venait du livre et Le dernier thriller norvégien, lesquels… existent, car Luc Chomarat les a écrits. Et on pourrait continuer ainsi, chaque matriochka en cachant une autre, chaque couche de fiction recouvrant une couche qui… Le principe du livre dans le livre étant un peu vieilli, il fallait mettre le paquet pour convaincre. Luc Chomarat pousse le curseur aussi loin que possible, avec une virtuosité qui cueillera même le lecteur le plus rétif à ce genre de dispositif. Les personnages bien dessinés, la satire douce-amère et les saynètes très drôles achèvent de faire une réussite de ce roman-jeu. Bernard Quiriny

Poème-virus

Ce curieux atour des ténèbres, F.J. Ossang, Le Corridor bleu, 96 p., 12 €

Le cinéaste et musicien d’avant- garde F.J. Ossang lui aussi, a cédé à la pratique du journal de confinement durant l’hiver 2020. Mais on est loin d’une Leïla Slimani pérorant depuis sa maison secondaire pour décrire ses petites journées à la campagne. Ce n’est pas le sujet qui fait le livre, mais l’auteur, voici cette évidence à nouveau vérifiée. Alors que notre punk rimbaldien s’apprêtait à écrire un film sur le baron Ungern, son obsession de la guerre civile russe contamine la réalité et son journal est un poème en prose qui part en saccades hallucinées : « la douceur expiatoire des climats faisant le reste, / tout se dérègle dans une placidité de meurtre / L’avenir c’est Ungern – ou Savinkov. ». Ce fatras plein de fulgurances nous rappelle également que le poète est à lui-même son propre virus ; certains en sortiront avec une migraine, d’autres avec une superbe fièvre. Romaric Sangars

Encore plus nul que d’habitude

Les instants suspendus, Philippe Delerm, Seuil, 106 p., 14,90 €

S’attaquer à Philippe Delerm et à ce nouveau recueil de notules totalement inoffensives, c’est presque trop évident. On en viendrait presque, par pur snobisme, à lui chercher des qualités. En vain : qu’il parle des roses trémières, de la poésie du pot-au-feu (sic) ou de Lino Ventura, tout est exprimé avec une telle paresse et un tel manque d’à-propos qu’on en vient à se demander si l’ex- enseignant n’a pas confié ses chroniques à Chat GPT. Il faudrait inventer un nom pour cette littérature qui n’est pas faite pour être lue mais pour servir uniquement de sous-bock sur les tables basses de boomers, entre Télérama et Notre Temps. Le pire, c’est probablement lorsque Delerm se fait critique littéraire : en évoquant tour à tour Andersen, Conan Doyle ou Franquin il réalise l’exploit de les rendre suprêmement ennuyeux. Consternant. Marc Obregon

Lire aussi : Les critiques littéraires de juin

Théorème littéraire

Les corps flottants, Mikaël Hirsch, Le Dilettante, 256 p., 21 €

Les Corps flottants est le titre d’un traité d’Archimède et de ce roman, donc, structuré comme une démonstration mathématique de l’antiquité : prolégomènes, quatre hypothèses, péroraison finale. Les prolégomènes : l’astrophysicien Isaac Bahir, en août 2017, lors d’une éclipse, se voit transporté au moment d’une autre éclipse, en août 1999, phénomène qu’il avait observé avec ses amis Miranda et Walter, comme lors d’un moment critique de sa jeunesse dont tout le reste aurait découlé. Il voit alors se rejouer sa destinée en quatre hypothèses qui dérivent toutes de la même situation initiale : un triangle amoureux en pleine jeunesse et impliquent également toutes, vingt ans plus tard, le retour glorieux d’un ancien paria, Eric Benedetti, tenant le rôle d’une espèce de Némésis. L’argument est similaire à celui du film L’Effet papillon, levier efficace que celui du regret obsédant dont on démultiplie les exorcismes. Ambitieux, le roman ménage un équilibre entre théories scientifiques mirifiques et aléas du désir. Néanmoins, le résultat s’avère aussi prenant que lassant. La faute à des ressorts trop mécaniques, un côté artificiel, qui font de ce livre une belle machine un peu vaine. Romaric Sangars

Le guide de la rentrée

Une cinémathèque idéale, Laurent Dandrieu, Critérion, 256 p., 17,90 €

Avec Une cinémathèque idéale notre confrère Laurent Dandrieu, essayiste et rédacteur en chef des pages culture de Valeurs Actuelles, livre un merveilleux guide d’utilité publique. Vos enfants n’échapperont pas au cinéma, et tant mieux, mais gare au pouvoir maléfique du 7e art. « Quand il se montre à la hauteur de cette puissance, le cinéma peut être une voie d’accès privilégiée à la splendeur du vrai » nous rappelle le journaliste dans sa brillante introduction mais gare au « poison incolore dissous dans un anodin breuvage ». Classée parâge(de5à14ans)etpar thématique, cette sélection des films à regarder en famille est personnelle, écrit Laurent Dandrieu, mais on la signerait bien volontiers avec lui. On y trouve du Capra, du Buster Keaton mais aussi du Chabat et du Gondry. On redécouvre des Ozu oubliés, on pleure nos héros de guerre avec Schœndœrffer, Malick et Tavernier, on part à l’aventure avec Capitaines courageux et Le Fils du désert et on pleure avec Le Voleur de bicyclette. Indispensable ! Arthur de Watrigant

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