Éric Sadin poursuit sa critique de la civilisation numérique avec un nouvel opus consacré au métavers (monde virtuel) et à l’intelligence artificielle. Plutôt qu’une technologie disruptive et libératrice, il démontre comment le métavers s’inscrit en réalité dans un long processus de déréalisation de l’espace et du temps commencé au début de l’ère industrielle. Un « âge de la régression de l’humanité vers le stade de l’indifférenciation », et dont les algorithmes seraient nos mauvais génies lâchés en liberté. Sadin démonte certains clichés sur le numérique qui ont la vie dure comme l’« addiction » aux écrans, qui relève davantage d’un « capitalisme hématologique de la fixité des corps » – pour le dire clairement : des consommateurs autosuffisants enfermés dans leur bulle.
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Il s’élève aussi contre le principe de la « société du contrôle » annoncé par Foucault, arguant que le capitalisme n’a pas tant intérêt à contrôler la société qu’à la rendre de plus en plus liquide, absente à elle-même, réduite à un simple jeu de surfaces. Dans la lignée de Baudrillard, il montre à quel point nous sommes entrés dans une nouvelle ère, celle des réalités multiples qu’il nomme le « surréalisme algorithmique » conçues par des IA génératives, ces outils vendus comme des aides à la création et qui en réalité parasitent durablement l’économie de la représentation – et donc l’ethos même de la création artistique. Isolement et immobilisation des corps et avènement d’un réel augmenté dont nous serions désormais les simples fournisseurs de courants électriques : le constat de Sadin est implacable et outrepasse les pires cauchemars de la science-fiction. Dans un final glaçant, Sadin évoque le « devenir-légume de l’humanité », et la gigantesque imposture néolibérale qui consiste à affirmer que les IA libéreront l’humanité, quand elles ne feront que la liquéfier définitivement.

LA VIE SPECTRALE, ÉRIC SADIN, Grasset, 269 p., 19,90 €





