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[Idées] Marx décroissant contre Rousseau

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Publié le

16 novembre 2023

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Parti s’installer dans la France périphérique, le philosophe marxiste Jean-Claude Michéa se fait l’apôtre de la démétropolisation et de la décroissance dans un nouvel essai stimulant. Et en profite pour dézinguer la gauche version Sandrine Rousseau.
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Il y a quelque temps que Jean-Claude Michéa n’avait plus publié, le temps de s’installer dans un petit village du sud- ouest pour découvrir cette France périphérique ignorée de l’intelligentsia germanopratine, et de s’assurer que la maxime décroissante était bien le gage d’une vie plus enrichissante que celle promise par le progressisme. Vérification faite, le philosophe partage cette expérience dans un essai passionnant qui, sans révolutionner sa pensée, essaye de saisir le capitalisme moderne non dans telle ou telle de ses manifestations, mais en tant que « fait social total » (Marcel Mauss). Et il réussit à le faire dans un livre drôlement construit, à partir d’un grand entretien donné à la revue gasconne Landemains qu’il approfondit et précise au travers d’un appareil de notes et de notes de notes, en forme de poupées gigognes. De quoi retrouver avec plaisir son sens de la formule (malgré une écriture alourdie par les italiques, parenthèses et tirets), ses facultés pédagogiques, son immense érudition aussi (le livre est parcouru de notes de lecture et de renvois).

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Délitement des rapports sociaux, servitude à des mécanismes impersonnels, grand remplacement par les robots, disparition des dimensions implicites de l’existence, déculturation, raréfaction des ressources : pour Michéa, la dynamique capitaliste, qui transforme toutes les sphères de la vie humaine en occasion à profit, nous fait courir tout droit à la catastrophe anthropologique et écologique. Son antidote, testée et approuvée dans les Landes : la démétropolisation, la décroissance et le retour à la terre, unique moyen de retrouver les antiques solidarités, et avec elles une certaine douceur de vivre.

Michéa le répète : contrairement au mythe gauchiste, le capitalisme n’est pas conservateur, lui qui se nourrit de la révolution incessante des rapports productifs et sociaux. Le philosophe peut dès lors réaffirmer le lien indissoluble entre les faces économiques et culturelles du libéralisme, l’une ne pouvant vivre sans alimenter de l’autre, de quoi renvoyer dos à dos la droite libérale, qui « vénère le marché tout en maudissant la culture qu’il engendre », et la gauche woke, accusée d’être le versant culturel du néolibéralisme. Non sans une certaine gourmandise, Michéa règle effectivement son cas à la gauche sociétalo-cosmopolite de Caron, Rousseau & Cie, dont il dénonce surtout l’immense hypocrisie à travers une critique acérée des classes moyennes supérieures, elles qui font croire qu’elles appartiennent au même bloc historique que les classes populaires contre les 1 % les plus riches alors qu’elles sont parties prenantes des classes dominantes (« agents dominés de la domination capitaliste ») et qu’elles passent leur temps à vouloir rééduquer les petites gens (écriture inclusive, interdiction de la chasse, etc.). Une trahison des classes populaires d’autant plus scandaleuse que le combat écologique dont elles
se parent concerne en premier lieu la ruralité.

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Le socialisme conservateur de Michéa, fruit d’une vieille tradition allant de Proudhon à Lasch, montre toutefois ses limites dès lors qu’il se fait système. C’est bien simple, le capitalisme serait la source de tous nos maux (même l’insécurité !) – de sorte que chez lui comme chez ses ennemis capitalistes, l’économie finit par tout expliquer. S’il accuse à bon droit le rouleau compresseur libéral de détruire les modes de vie populaires, on est tenté de lui rétorquer qu’en la matière, les penseurs socialistes et communistes dont ils se réclament n’ont pas été en reste – où son analyse gagnerait à se nourrir de la tradition antilibérale de droite qu’elle ignore copieusement. Son populisme égalitaire tombe vite dans le fantasme d’un bon peuple coupable de rien, sa lutte contre les « oppressions » l’empêche de penser la nécessité des élites – c’est qu’il nous faut non couper les têtes, mais civiliser les inégalités pour les rendre protectrices. Sa volonté salutaire de rupture avec l’« exponentialisme » libéral au profit d’une « vie bonne » demande une réflexion sur les vertus autrement plus ambitieuse que la trop facile « décence commune » orwelienne – dont il faudrait d’ailleurs investiguer les origines, au hasard : la civilisation chrétienne qui polit depuis deux mille ans nos mœurs de barbares.


EXTENSION DU DOMAINE DU CAPITAL, JEAN-CLAUDE MICHÉA, Albin Michel, 272 p., 20,90 €

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