La France a-t-elle conquis son empire colonial en se donnant une mission civilisatrice ? Cette expansion coloniale a-t- elle été fondée sur un discours raciste ?
Il existe une continuité entre la Révolution, les guerres impériales de Napoléon et la colonisation. Au XVIIIe siècle, avec le mouvement des Lumières, la France se transforme profondément. Convaincue de son messianisme, elle entreprend au moyen des guerres révolutionnaires, puis napoléoniennes, d’apporter ses « lumières » aux peuples européens. Dans les pays conquis, la France de Bonaparte détruit les monarchies, instaure le Code civil, l’égalité entre les citoyens, vend les biens de l’Église, etc. Si en 1815, le Traité de Vienne lui retire le droit de faire la guerre en Europe, la France reprend ses conquêtes dès 1830 avec l’expédition d’Alger, puis surtout après 1880 sous la Troisième République. Contrairement aux Britanniques qui poursuivent des objectifs mercantiles, les républicains développent une justification morale et civilisationnelle de la colonisation. Ils ne l’abordent pas dans une perspective raciste mais comme une politique d’émancipation et de lutte contre l’arriération et le fanatisme : ce qu’on appelle alors une politique de civilisation.
Lire aussi : 17 octobre 1961 : le FLN à la manoeuvre
La France a-t-elle colonisé tous ces territoires de la même manière ?
Il y a autant de politiques coloniales qu’il y a de colonies et autant de modèles qu’il y a de pays colonisés. Ce n’est pas un système homogène. On peut néanmoins distinguer les colonies et les protectorats. Dans une colonie, comme en Algérie, il n’y a plus d’État, ni de gouvernement « indigène ». C’est la France qui dirige directement. Dans un protectorat, comme au Maroc, on maintient l’appareil gouvernemental en place. La politique de civilisation y existe néanmoins. En Tunisie par exemple, Jules Ferry a beaucoup développé l’école, notamment l’école franco-arabe, ce qui n’est pas le cas au Maroc.
À propos de Jules Ferry et du Parti colonial, quels sont les mouvements politiques qui étaient historiquement favorables de la colonisation ?
Parmi les mouvements favorables à la colonisation, on peut citer le Parti colonial. Il ne s’agit pas d’un parti politique comme nous les connaissons aujourd’hui mais plutôt d’un intergroupe, le deuxième plus important à la chambre après le « Groupe agricole ». Il rassemble toutes les tendances politiques, de gauche à droite, à l’exception de l’extrême gauche, autour de Clémenceau, et de l’extrême droite, autour de figures comme Maurras. Ces deux groupes considéraient la revanche contre l’Allemagne comme la priorité des politiques étrangères. Jusqu’à la fin de la Quatrième République, les mouvements anticoloniaux, même au sein de la société civile, étaient largement minoritaires.
Pour rester sur la mission civilisatrice, cela a-t-il conduit à l’effacement de certaines cultures et coutumes dans certains territoires ?
Non. La « mission civilisatrice » n’a jamais été appliquée de manière sérieuse. C’est un discours. Dans les faits, ce discours a concerné les élites colonisées beaucoup plus que leurs peuples. Il y a eu, bien sûr, des évolutions culturelles, mais ça n’a pas abouti aux mêmes résultats qu’en métropole. Quand la République a décidé, par exemple, de supprimer, par l’enseignement, les langues et cultures régionales, cette politique a été menée en métropole mais n’a jamais abouti dans l’Empire.
Aujourd’hui, la colonisation est condamnée politiquement et juridiquement au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Est-ce que cette objection a du sens au xixe siècle pour les pays colonisés ?
Non, le droit des peuples à disposer d’eux- mêmes est une notion très tardive qui apparaît dans les points de Wilson après la Première Guerre mondiale au congrès de Versailles, et qui est reprise ensuite par l’ONU. La première fois où cette notion apparaît en tant que telle, c’est dans la déclaration de l’Atlantique de 1941. Donc, au XIXe siècle, au moment où est créé l’empire colonial, cette notion n’existe pas.
La critique de la colonisation est aussi d’ordre économique. La France s’est-elle enrichie avec ses colonies ? A-t-elle pillé des ressources des territoires conquis ?
Vous avez raison, c’est l’essentiel du discours décolonial. Il faut ici distinguer la politique britannique de la politique française. Le système impérial britannique est centré sur l’Empire des Indes. Il comprend l’Inde et ses actuels voisins, et toute une partie du sud-est asiatique. C’est un Empire extrêmement riche, de loin la première puissance économique du monde au XIXe siècle. La France au contraire, après avoir perdu son premier Empire en 1763, s’en est constitué un second dans les territoires que les Britanniques ne voulaient pas. Ce sont des territoires extrêmement pauvres (le Sahel, l’Afrique du Nord, l’Afrique centrale, l’Indochine, etc), souvent peu fertiles et peu peuplés. Il s’agissait pour la France de rivaliser avec l’Angleterre, sans entrer en conflit avec elle, parce qu’elle n’en avait pas les moyens.
Lire aussi : Moyen Âge : les femmes ne font pas tapisserie
Ainsi, dans le cas de la France, l’expression de Lénine qui présente l’impérialisme comme « le stade suprême du capitalisme » est plutôt malvenue. Le système colonial est un système largement déficitaire. Deux livres reconnus ont établi ces faits qui ne prêtent pas à discussion : L’Empire colonial et capitalisme français, histoire d’un divorce de Jacques Marseille, et Chère Algérie de Daniel Lefeuvre. L’Algérie par exemple est, du début à la fin, un gouffre financier pour la France. Certains colons, propriétaires terriens, ou armateurs se sont certes enrichis, mais il s’agit d’une minorité. Le bilan est négatif pour la métropole parce que la colonisation est avant tout une entreprise politique, militaire, nationaliste et diplomatique mais pas économique, ce qui coûte cher aux Français.
Et pour les colonies ?
Les colonies ont reçu des investissements mais assez tardivement. Jusqu’à la guerre de 1914, 90 % des investissements extérieurs français ne sont pas faits dans l’Empire, mais en Amérique, en Allemagne, en Russie ou dans les Balkans. Dans les colonies, la France a surtout fourni des équipements : des ports, des chemins de fer, des routes, des hôpitaux, quelques lycées et même une université à Alger qui était à l’époque la deuxième université française. Nous avons aussi construit des villes, notamment Dakar au Sénégal et Hanoï au Vietnam. En revanche, la colonisation a très peu industrialisé ces pays. S’il y a un reproche à faire, c’est peut-être celui-là. La France n’a pas du tout éduqué les élites dans un esprit capitaliste. Elle les a éduquées dans un esprit étatique, administratif, militaire même, parce que l’armée dirigeait un peu partout, mais dans le domaine économique, l’économie coloniale les a habituées à une économie de rentes, sans bases industrielles. On peut néanmoins pointer deux exceptions : Casablanca et l’Algérie à partir de 1958 avec le plan Constantine, qui s’est poursuivi même après l’indépendance. Ce plan a coûté à la France près de 200 milliards de francs à l’époque (1958-1965).
Peut-on juger la France responsable du sous- développement de ces pays encore aujourd’hui ?
C’est vrai que la France n’a pas eu d’ambitions industrielles mais soixante ans après l’indépendance, ce reproche ne tient plus. Des pays comme la Corée étaient beaucoup moins développés que l’Algérie dans les années 1960. Il y a depuis les années 1970, une stagnation industrielle qui n’est plus liée à la France.
On lie souvent la question de la colonisation avec celle de l’esclavage. Est-ce que la colonisation française a mis fin à la traite des esclaves en Afrique ?
Il s’agit certainement du principal apport positif de la colonisation du XIXe siècle. Les Anglais ont d’abord interdit la traite dans le monde en 1815, avant que les Empires ne suppriment progressivement l’esclavage. Cette suppression s’est faite lentement parce qu’il ne fallait pas entraîner de soulèvements ou
de révoltes parmi les élites locales. D’ailleurs, l’esclavage existe encore aujourd’hui en Afrique ou au Moyen- Orient. On compte environ cinquante millions d’esclaves dans le monde. Les Européens n’ont donc pas totalement éradiqué l’esclavage, en revanche, ils ont mis fin de manière définitive aux traites, notamment au Sahara. C’est parfois difficile à admettre, mais c’est vrai.
La France a-t-elle utilisé du travail forcé ?
Très peu. Surtout au Congo pour construire la ligne de chemin de fer, mais dans ses colonies, la France faisait surtout venir des Italiens, des Espagnols… En revanche, il y a eu des réquisitions, cent cinquante mille Africains sont par exemple venus travailler en métropole pendant la guerre. Ils n’étaient pas très bien payés certes mais ce n’était pas de l’esclavage.
Les penseurs décoloniaux estiment que la colonisation est encore effective aujourd’hui, économiquement avec l’exploitation de l’uranium par exemple, mais aussi dans les imaginaires. Qu’en pensez-vous ?
C’est une idée absurde. Après la colonisation, une période de coopération s’est établie pendant trente ans. C’est Houphouët-Boigny lui-même qui a inventé le terme de Francafrique, qui fut une coopération entre la France et l’Afrique. Depuis les années 80, le tiers-monde en général et l’Afrique en particulier, ont connu des déconvenues économiques, et la coopération s’est peu à peu délitée…
À cause de quoi ?
En Algérie, il y a eu des erreurs d’investissements énormes. Le tout pétrole des années 1970 a été investi dans des industries d’emblée obsolètes. En Afrique subsaharienne, on a construit des États hors sol, sans base économique ni entreprises. On a fait des capitales, on a fait des investissements administratifs, on a construit des armées, mais tout cela s’est fait à crédit. La crise de la dette dans les années 1980 a ruiné beaucoup d’anciennes colonies. Il faut également ajouter le problème de la corruption. Souvent, seul un petit groupe s’est enrichi. En fait, c’est très difficile de construire un État. Les notions de bien public, de service public, d’impôt équitable ne vont pas de soi. Finalement, comme on a beaucoup de mal à construire des États qui fonctionnent et encore plus des économies, on incrimine le colonisateur. Mais il faut rappeler que la colonisation, ça n’a pas été grand- chose. En Afrique, elle a duré trois quarts de siècle alors que l’Afrique a des milliers d’années d’existence. En 2050, la colonisation ne sera plus qu’un lointain souvenir. On ne va pas pouvoir tenir indéfiniment la ligne décoloniale sans colonies.
Lire aussi : 1793, Vendée : requiem pour un massacre
Si vous deviez faire un bilan de la colonisation, que diriez-vous ?
Cette époque a constitué une sorte de rattrapage. Le capitalisme industriel au XIXe siècle a profondément transformé l’Europe, créant beaucoup de richesses et de capitaux. La colonisation a mis en contact des hommes, des économies, des marchandises, des produits, la circulation des idées et des langues. Les Empire ont permis la mondialisation des échanges et des idées. La France et l’Angleterre ont inventé l’État-nation. Elles l’ont étendu d’abord à l’Europe puis au reste du monde.
Peut-on peut dire que ces pays ont créé une conscience nationale dans les peuples ?
Oui. En Algérie, il y a aujourd’hui une vraie conscience nationale, au Maroc aussi même s’il s’agissait avant d’un Empire. C’est vrai que certains pays ont été créés de manière très arbitraire, ce qui a entraîné des conflits, mais l’idée de la France en partant d’Afrique était de créer une grande fédération. Ce sont les élites locales qui ont voulu créer des États. Il y a aussi des choix que les Africains ont faits eux-mêmes. La colonisation était de manière générale une collaboration. Bien sûr, il y a eu des guerres, des conquêtes, mais il y avait tellement peu d’Européens pour des territoires tellement immenses que de toute manière, il y a toujours eu un accord entre les élites locales et le colonisateur.





