Emmanuel Kant (1724-1804) est un monument de la pensée qui a inspiré une large part de la philosophie moderne, enfermant celle-ci dans un système intellectuel très élaboré mais redoutablement dévastateur. Dans sa Critique de la raison pure (1781), il remet en cause la capacité de la raison humaine à saisir l’essence des choses, inaugurant une philosophie idéaliste ancrée dans la pensée rationnelle plutôt que dans une réalité extérieure à l’homme. Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) ainsi que dans la Critique de la raison pratique (1788), il pose les bases d’une morale du devoir fondée sur l’impératif catégorique. L’accomplissement du bien ne doit plus viser le bonheur humain comme chez Aristote (eudémonisme) ou le salut éternel, comme chez les chrétiens ; il doit être voulu pour lui-même, étant une fin en soi. De plus, le critère d’une bonne action est son caractère universalisable : « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée par ta volonté en une loi universelle », ce qui signifie qu’une règle est moralement bonne si on peut la transposer à tous les hommes.
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Le mensonge est ainsi récusé pour son incapacité à être généralisé à l’ensemble de la société car dans un monde où les hommes mentent, la crédibilité du mensonge – qui suppose une société où les hommes disent habituellement la vérité – est elle-même entamée. Kant rejette donc logiquement toute morale conditionnelle, reposant sur l’impératif hypothétique, comme celle que développe Benjamin Constant (1767-1830) pour qui le critère d’une bonne action dépend aussi des conséquences de l’acte (on peut mentir dans certaines circonstances, par exemple pour sauver la vie d’une personne). À l’inverse, pour Kant, la vérité est due quelles qu’en soient les conséquences (impératif catégorique), comme il le précise dans son ouvrage Sur un prétendu droit de mentir par humanité (1797) où il répond à Benjamin Constant sur ce point.
Kant est donc un apôtre de la transparence absolue dans la vie sociale alors que pour Benjamin Constant, le droit à la vérité est le corollaire d’un devoir et, comme tel, n’est pas dû à ceux qui en feraient un mauvais usage. Mais le fanatisme de Kant va plus loin : « Penserions-nous encore et penserions-nous bien si nous ne pensions pas en commun avec les autres qui nous font part de leur pensée et à qui nous partageons les nôtres ? » explique-t-il dans Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée? (1786). En clair, toute pensée doit pouvoir être exprimée en public pour exister en tant que pensée ; il n’y a pas de pensée qui ne soit pas partageable publiquement, dans ce que nous appelons aujourd’hui la conversation civique ou l’espace public.
On comprend l’intuition de Kant: tel propos outrancier ou exagéré exprimé dans un cadre privé ne saurait logique- ment être assumé et donc répété par son auteur en public. Preuve que l’expression publique d’un propos conduit son auteur à rechercher une vérité dont il peut aisément s’affran- chir dans un cadre privé. Faut-il dès lors supprimer l’espace privé qui serait, dans la logique de Kant, une entrave au règne de la vérité universelle ? Cette idolâtrie de la loi morale fait de la vérité un néon qui aveugle et non une lumière qui éclaire.
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Elle oublie la nécessité de l’espace privé comme soupape de décompression d’une société; elle néglige également la vertu de prudence et la loi de gradualité selon laquelle toute personne ne peut nécessairement accéder à la vérité en même temps et dans les mêmes proportions (on ne dit pas les mêmes choses à un enfant qu’à un adulte) ; elle ignore le secret de l’instruction, le secret de l’isoloir, le secret professionnel, le secret des affaires, le secret de la diplomatie, le secret d’État, etc. Elle ignore, enfin, la possibilité d’une utilisation maléfique de la vérité dans l’espace public. Par son impératif de transparence absolu, Kant met en place les conditions intellectuelles d’un totalitarisme de la vérité.





