Sobre et superbe
Ma champagne, mon pays, Daniel Rondeau, Équateurs, 138 p., 19 €
« Revenu vivre auprès des miens depuis plus de vingt ans, je paie mes dettes de livre en livre, des Vignes de Berlin à La Marche du temps, à ce département de la Marne qui a déposé tant de héros et de paysages dans mon trésor intérieur. » Daniel Rondeau célèbre sa Champagne natale dans un recueil de textes brefs sur les gloires locales (Dom Mabillon), les spécialités locales (le champagne), l’histoire locale (l’arrestation de Louis XVI à Varennes), les paysages et les ruines, les églises et les gens, les vignerons et les écrivains. D’un texte à l’autre, on quitte parfois la Champagne pour Paris ou pour Rome, mais on retourne très vite à Reims (patrie de Roger Vailland), à Conge, à Coizard, à Joches, à la chapelle de Toulon-la- Montagne, autant de lieux visités comme des lieux de pèlerinage, des retours à l’enfance et aux racines, pour mieux admirer le monde. Le style est somptueux, l’érudition jamais encombrante, le finale, superbe. Un très beau petit livre, ennobli par sa brièveté même. Bernard Quiriny

Enquête impossible
L’oncle, un impossible roman, Pierre Cassou-Noguès, Le Cerf, 422 p., 24€
Pendant le confinement de 2020, Pierre Cassou-Noguès a ouvert une vieille malle rassemblant des documents sur son grand-oncle, Louis Martin, un prof de français impliqué en 1934 dans une rocambolesque affaire d’espionnage. Il a pensé d’abord en tirer un roman, en vain. À la place, comme par dépit, il livre ce récit hybride qui reproduit quantité de pièces issues de la malle, entrecoupées de réflexions personnelles et de détours philosophiques. C’est un livre issu d’un échec, ce qui, paradoxalement, lui confère une valeur d’objet littéraire, d’expérience d’écriture. L’accumulation du matériau documentaire, parfois fastidieuse, aboutit au contraire d’une enquête : au lieu d’éclaircir le réel, Cassou-Noguès le complique ; au lieu de conclure, il s’interroge – l’oncle Louis fut-il un espion, ou la victime d’une erreur judiciaire ? Rien n’est sûr, mais on a plongé pour le découvrir dans un étonnant sac de nœuds, qui justifie la longueur du livre et l’étonnante investigation qu’il décrit. Jérôme Malbert

Un résistant absolu
Propos réfractaires, Luc-Olivier d’Algange, L’Harmattan, 192 p., 21 €
Il y a plusieurs manières de réagir au monde tel qu’il décline. On peut choisir la réplique symétrique, le contre-feu direct, et il sera toujours utile et nécessaire de rendre coup pour coup. Mais il est pertinent aussi de contre- attaquer dans la forme, par le recul, la distance, la hauteur, la métaphysique, plutôt que de forcément se jeter dans le débat et nourrir le ring. C’est la voie martiale qu’a choisie Luc-Olivier d’Algange. Plusieurs phases dans son dernier livre, démonstrations en plusieurs pages tournant autour des principes fondamentaux ou bien aphorismes à la Gomez d’Avila, dans tous les cas, rien qui ne soit à digérer et oublier rapidement. « Cependant nous ne disons pas que notre tradition est au centre du monde, supérieure en vertu d’on ne sait quels critères, mais qu’elle est en notre cœur et que nous sommes dans son cœur, non par choix, mais par ces grandes évidences méconnues, dont la première est que nous écrivons en français. » Ce genre de phrases racées et lumineuses déchirent de leurs griffes de nombreux voiles tendus par l’époque sans même condescendre à sonarène. Ilyena beaucoup de semblables parmi ces propos réfractaires. Romaric Sangars

Un classique américain
Hymne, Ayn Rand, Les Belles Lettres, 108 p., 9,90 €
Les Belles Lettres continuent de mettre en avant l’œuvre d’Ayn Rand, pasionaria du libertarianisme, l’un des écrivains les plus lus du XXe siècle aux Etats-Unis. Après La Grève, Nous les vivants et les essais d’Une philosophie pour vivre sur la Terre, voici Hymne, une nouvelle de SF écrit à la fin des années 1930, en même temps que La Source vive. L’histoire se déroule dans un monde post- révolutionnaire collectiviste, où la notion d’individualité est éradiquée. Les gens, qui ont pour noms des concepts et des chiffres (Égalité 7-2521, International 4-8818, etc.), sont éduqués à parler d’eux au pluriel, car les humains ne font qu’un… Ce bref récit au ton solennel, vieilli mais intrigant, condense les thèmes de Rand : culte de l’individu, du progrès technique, de la volonté, etc., dans une atmosphère qui rappelle Nous autres de Zamiatine. Entré dans le patrimoine politico- littéraire américain, il a généré moult adaptations et figure sur les listes de lectures d’innombrables lycées. Bernard Quiriny

Coulisses
Réussir, plus ou moins, David Lodge, Rivages, 286 p., 22 €
Ce dernier tome des mémoires de David Lodge, après Né au bon moment et La chance de l’écrivain, commence au début des années 1990. Retraité de l’Université, Lodge se consacre désormais à l’écriture à plein temps, adapte des classiques pour la BBC (Martin Chuzzlewit de Dickens), découvre le théâtre. Comme dans les volets précédents, on est frappé par la franchise de l’auteur, qui ouvre ses livres de comptes et ne cache rien du côté matériel de son activité (cachets, vols en classe affaires, etc.) ; par sa sensibilité à la critique, aussi, surprenante pour un écrivain de sa stature : « Les critiques ne sont pas les seuls indicateurs, mais elles arrivent en premier ». Il règle ses comptes au passage avec deux critiques, James Wood et David Sexton ; c’est de bonne guerre. On entre, un peu, dans son atelier, avec des aperçus sur la façon dont s’inventent les romans ; et on vérifie combien la France fut sa seconde patrie, vu le succès qu’il y a rencontré dès ses premières traductions en 1990.






