Que faire de René Girard ? Comment rendre compte de la richesse d’une pensée si originale, et comment souligner les nombreux problèmes qu’elle pose ? Ce n’est, en effet, qu’en prenant conscience de ses limites que l’on peut en faire un usage fécond pour penser notre époque si tourmentée.
Girard est un électron libre génial, un astéroïde qui a traversé la critique littéraire, l’anthropologie et la théologie avec une quête authentique de vérité ; un chercheur d’une grande liberté intellectuelle fasciné par la théorie mimétique qu’il a inventée à partir de sa lecture de Stendhal, Cervantès, Dostoïevski, Proust, Flaubert, Shakespeare mais aussi des tragiques grecs, des mythes de nombreuses traditions religieuses et enfin de la Bible. Rappelons-en les éléments principaux.
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Du bouc émissaire à l’agneau de Dieu
Le désir est à distinguer du simple appétit sensible, nutritif et sexuel. Le désir que j’éprouve vient de l’imitation du désir de l’autre. Si je désire cet objet, c’est d’abord parce qu’il m’est désigné par le désir de l’autre. L’autre est donc à la fois médiateur et obstacle de mon désir. D’où la rivalité qui s’installe et engendre la violence lorsque les sujets partagent peu ou prou une condition égale. Pour Girard, les sociétés archaïques ont évité l’autodestruction due à la rivalité mimétique quand elles ont réussi à projeter sur un bouc émissaire la violence qui les traversait. Le sacrifice du bouc émissaire, vu comme responsable du désordre social, engendre soudainement la paix. Le bouc émissaire est alors divinisé et la réitération rituelle du sacrifice originel engendre les institutions régulant toute vie sociale.
Le désir est à distinguer du simple appétit sensible, nutritif et sexuel. Le désir que j’éprouve vient de l’imitation du désir de l’autre.
Ainsi Girard fait du religieux le fondement de la culture, c’est-à-dire du monde humain. Cette thèse, proclamée en 1972 dans La Violence et le sacré, a été un gros pavé jeté dans la mare des sciences humaines et sociales dominées à l’époque par le structuralisme, le freudisme et le marxisme. Elle est le résultat de l’application au champ de la société et de la culture de ce que Girard avait thématisé dans son premier livre, relevant de la critique littéraire, Mensonge romantique et vérité romanesque (1961).
En 1978, Girard va plus loin puisqu’il montre dans Des Choses cachées depuis la fondation du monde que seul le Christ révèle le mensonge interne au religieux archaïque. Le lynchage ne fonctionne que si la victime est perçue comme coupable par ceux qui la tuent ; alors que le bouc émissaire n’est évidemment en rien responsable de la violence mimétique qui embrase la société. Or le texte des Évangiles présente la passion et la mort du Christ comme le sacrifice d’un innocent. Le religieux archaïque n’évacue pas définitivement la violence car il n’identifie pas sa racine profonde qui est le mimétisme, c’est-à-dire tous les individus en tant qu’ils sont en relation. Il ne réussit qu’à la différer et à la réguler en instaurant des rituels réitérant le sacrifice originel. Girard présente donc le christianisme comme la bonne nouvelle qui libère l’homme du cercle infernal de la violence. Mais par là même, le christianisme ruine le religieux en dénonçant son mensonge intrinsèque. Cela soulève un redoutable problème : si le religieux sacrificiel est le mode de régulation sociale inhérent à toute culture, que devient l’ordre social et culturel après la révélation chrétienne qui le rend inopérant en en dévoilant le mécanisme ? L’alternative, thématisée dans son dernier ouvrage Achever Clausewitz (2007), devient alors : la conversion au Christ ou le chaos. Girard a ainsi produit en une cinquantaine d’années une herméneutique de la condition humaine, à la fois dans ses fondements anthropologiques et dans ses applications historiques. Le Christ ou le chaos : deux versions de l’Apocalypse engendrée par le déchaînement d’une violence qui n’est plus canalisée par un mécanisme sacrificiel obsolète.
Cela soulève un redoutable problème : si le religieux sacrificiel est le mode de régulation sociale inhérent à toute culture, que devient l’ordre social et culturel après la révélation chrétienne qui le rend inopérant en en dévoilant le mécanisme ?
Comment ne pas être fasciné par la puissance de cette théorie qui embrasse tant d’éléments jusqu’alors dispersés et qui apparaît comme une puissante apologétique dans un monde déchristianisé ? À l’heure où la déconstruction battait son plein, voilà cet ancien chartiste devenu professeur dans les plus prestigieuses universités américaines qui radicalisait la déconstruction et mettait sa plus haute autorité, Nietzsche, devant ses folles contradictions !
Un néo-christianisme sans anthropologie chrétienne
Et pourtant, sa pensée n’est pas sans poser de graves problèmes. Certes la méthode de Girard n’est ni philosophique ni théologique, et il peut donc sembler vain de lui reprocher de ne pas avoir soutenu telle ou telle thèse qui ne relevait pas de son champ disciplinaire. Mais justement, Girard a fait preuve d’une ambition théorique assumée avec fierté. Cette ambition n’a-t-elle pas engendré une certaine démesure, voulant percevoir une multitude de phénomènes humains à partir de la seule grille interprétative de la théorie mimétique ? Ainsi il s’est lui-même exposé à la critique philosophique et théologique, et ce n’est pas être mauvais joueur de considérer son immense œuvre en en questionnant ses lacunes. L’anthropologie avant d’être une science humaine est un discours de la raison sur la nature humaine. Or force est de constater que Girard ne dispose pas d’une conception adéquate de la nature humaine lui permettant d’accueillir et de situer ses hypothèses théoriques les plus fécondes. Celles-ci finissent dès lors par prendre toute la place.
Certes la méthode de Girard n’est ni philosophique ni théologique, et il peut donc sembler vain de lui reprocher de ne pas avoir soutenu telle ou telle thèse qui ne relevait pas de son champ disciplinaire.
Au lieu de reconnaître que l’être humain est doué par nature d’une intelligence raisonnable et d’un libre arbitre et que les phénomènes culturels, sociaux et politiques sont donc constitutifs de la condition humaine, il prétend expliquer comment l’humanité a émergé du monde animal. Cela le conduit inexorablement à soutenir la thèse selon laquelle l’homme est devenu homme par le sacrifice originel. « Seul le chrétien peut affronter la vérité du péché originel, parce qu’il est le seul à affirmer avec autant de force que tout a commencé par le meurtre fondateur, que c’est le sacrifice qui a fait l’homme. » Exit la doctrine selon laquelle l’homme a été créé innocent et parfait par Dieu et qu’il s’est librement coupé de Dieu. Pour qu’il y ait chute, il faut bien en effet qu’il y ait eu auparavant hauteur. Si l’homme est devenu homme par le lynchage primitif, il est intrinsèquement violent et tout ce qui repose sur un tel fondement est vicié. Dès lors, la révélation chrétienne prive le monde humain de son fondement naturel.
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L’erreur centrale de Girard, probablement due à l’absolutisation de sa méthode, est d’identifier naturel et païen. La dénonciation chrétienne du païen aboutit à considérer la grâce chrétienne en apesanteur puisqu’elle ne peut plus être conçue comme devant être accueillie dans une nature certes blessée par le péché originel mais bonne parce que créée et rachetée par Dieu. D’où la puissance rhétorique mais aussi la faiblesse rationnelle de son apologétique apocalyptique. La théorie mimétique est un néo-christianisme qui est obligé de faire abstraction de pans entiers de la doctrine chrétienne. Certes, cette théorie impressionne parce qu’elle semble répondre à notre époque postchrétienne sur son propre terrain. Mais en réalité, que devient l’articulation entre foi et raison et entre nature et grâce si l’on concède que l’homme n’est pas par nature un animal doué de raison ? La raison élargie qu’exige la situation de détresse intellectuelle et spirituelle de notre époque et qu’un illustre contemporain de Girard, Joseph Ratzinger, a cherché à mettre en œuvre ne peut faire fi du patrimoine philosophique et théologique. Certes, il y a une nouveauté chrétienne inaltérable qui disqualifie le paganisme. Certes le monde moderne en niant le christianisme ne renoue pas avec un paganisme obsolète. Pourtant « la grâce ne détruit pas la nature mais la parfait ». La foi chrétienne ne se substitue pas à la raison mais la purifie.

RENÉ GIRARD : DE L’ETHNOLOGIE À LA BIBLE
ET RETOUR, ALAIN TORNAY, Éd. Kimé, 288 p., 26 €

RENÉ GIRARD,
BENOÎT CHANTRE, Grasset, 1 152 p., 39€





