Skip to content

Théorie d’Onfray

Par

Publié le

11 janvier 2024

Partage

Réinterprétation des Évangiles à l’aune d’un « Christ-idée », la Théorie de Jésus d’Onfray est une attaque grossière et fantaisiste du christianisme et de Jésus lui-même – qui, s’il n’a pas existé, serait un farouche antisémite.
© Benjamin de Diesbach pour l'Incorrect

Lue sans notes et sans explications, l’Écriture sainte est un poison » avait prévenu Joseph de Maistre dans ses lumineuses Soirées de Saint-Pétersbourg. Hélas pour ceux qui se pensaient au moins épargnés sur ce point par la modernité apostate, la barque de Pierre n’a pas fini de susciter les attaques les plus fallacieuses. La dernière en date est l’œuvre de Michel Onfray qui, partant des Évangiles, réinterprète la vie de Jésus – en tant qu’ « idée », car celui-ci n’aurait jamais existé historiquement.

Lire aussi : Sélectron : les perles théologiques de Michel Onfray

Histoire sans preuves

Non-content d’avancer une thèse historique que personne ne partage (peu lui importe les « prétendus historiens »), Onfray le fait sans faire d’histoire. Écartant d’emblée toute source chrétienne parce qu’elles seraient juges et parties, et outre quelques paragraphes très insuffisants pour disqualifier les sources antiques, plus rien. Exit les travaux historiques, géographiques, archéologiques, philologiques et autres – Onfray ne cesse d’ailleurs dans son livre de moquer les approches « positivistes » de la Bible, car il n’y aurait rien d’autre à comprendre qu’allégorique. Le voilà débarrasser des sciences trop encombrantes…

Sur quoi repose cette « théorie » ? Ce que raconte le Nouveau Testament ressemble « comme par hasard » à certains épisodes annoncés dans l’Ancien Testament, preuve que Jésus est une invention des quatre évangélistes pour annoncer que ce qui devait arriver était arrivé. Or, on voit mal en quoi ce serait la preuve d’une quelconque machination : qu’il y ait des régimes de symboles semblables, que les miracles soient de même nature, que les prophéties annoncées dans l’un soient réalisées dans l’autre, c’est ni plus ni moins le signe de la cohérence omnisciente de l’œuvre divine. Et ceux qui nient la divinité du Christ admettront primo qu’il fallait que le Jésus personnage historique, pour être crédible en tant que Messie, s’inscrive dans les symboles et prophéties crues de ses contemporains, deuxio qu’il n’est rien de plus logique à ce que les évangélistes gravent l’histoire de celui qu’ils croient le Sauveur dans la grammaire de l’Ancien Testament. Bref, on se demande bien ce que cet argument est censé dissiper, et ce d’autant qu’il repose sur ce que tout le monde sait depuis toujours, à savoir que les textes de la Bible s’annoncent, se répondent, se réfléchissent.

Or, on voit mal en quoi ce serait la preuve d’une quelconque machination : qu’il y ait des régimes de symboles semblables, que les miracles soient de même nature, que les prophéties annoncées dans l’un soient réalisées dans l’autre, c’est ni plus ni moins le signe de la cohérence omnisciente de l’œuvre divine.

Ainsi, vers l’an 70, à la deuxième ou troisième génération de disciples, quatre évangélistes auraient inventé et écrit le récit d’un personnage n’ayant jamais existé. Mais comment alors expliquer la très grande cohérence des quatre évangiles sur la vie de ce personnage fictif ? Un tel projet est-il venu simultanément à l’esprit des quatre évangélistes ? Pourquoi d’ailleurs avoir pris le risque de faire quatre textes plutôt qu’un seul ? Comment expliquer qu’il existait des chrétiens (Tacite parle de leur persécution sous Néron) avant même cette « invention » du Christ par les évangélistes vers l’an 70 ? Où se tenaient les fameux ateliers d’écriture ? Et comment expliquer, dans cet ensemble très cohérent, les quelques variances ? Car si Onfray y voit de mauvaises coutures preuves de facticité, ces variances plaident plutôt pour la véracité des écrits puisque ceux-ci reposent sur des témoignages humains, par définition sujets à oublis ou confusions – ainsi que vous le dira tout enquêteur.

La théologie pour les gros nuls

Mais le pire est à venir. Car cet a priori posé, Onfray retrace l’histoire de ce Jésus conceptuel en réinterprétant les Évangiles, passant évidemment outre deux millénaires d’exégèse théologique au prétexte que ce serait du « commentaire de commentaire de commentaire » – voilà à quoi en est réduit le travail minutieux de milliers d’hommes ayant consacré leur vie à ces textes, hommes parmi lesquels figurent certains des plus grands esprits à avoir illuminé cette Terre.

Sans surprise, le résultat est assez lamentable, allant de commentaires risibles (« Il est facile pour Jésus de faire l’éloge de l’aumône, de la mendicité, du dépouillement, de l’ascèse quand les femmes font bouillir la marmite chaque matin ! »), grotesques (« Une fois encore, Jésus prend Dieu en otage ») ou improbables (« Jésus, qui devait donc revenir dans le demi-siècle qui suivait sa mort en 33 accuse deux mille ans de retard ») à de véritables absurdités théologiques – ainsi « Judas et Pierre sont des jouets entre les mains de Jésus » qui les instrumentalise pour accomplir sa destinée, au point que « c’est donc Jésus qui a pendu Judas à son arbre ».

Le tout est encore teinté d’une mauvaise foi dingue : alors même qu’il prêche pour le tout allégorique de la Bible, Onfray adopte une lecture littéraliste de tout ce qui pourrait nuire à l’image de Jésus, cet être pour moitié « belliqueux, agressif, intolérant et vindicatif ». Ainsi, même quand il est dit que Jésus mange, Onfray nous enseigne qu’il ne mange pas ; par contre, quand bien même Jésus n’a jamais tué personne ni appelé à la mise à mort terrestre de personne, Onfray nous apprend qu’il appelle aux meurtres (« ne pas tuer… sauf quand tuer est possible, permis, autorisé !) en prenant l’exemple de paraboles dont il feint de ne pas voir, derrière leur sentence faite d’images temporelles à une époque très violente, la marque du jugement dernier.

Le tout est encore teinté d’une mauvaise foi dingue : alors même qu’il prêche pour le tout allégorique de la Bible, Onfray adopte une lecture littéraliste de tout ce qui pourrait nuire à l’image de Jésus, cet être pour moitié « belliqueux, agressif, intolérant et vindicatif ».

Arrivé là, Onfray devait faire siennes quelques- unes des premières hérésies chrétiennes – et qu’importe si l’Église y a consacré des années de travail pour répondre précisément. Ainsi parmi d’autres sa thèse d’après laquelle Jésus est venu, non pas compléter et accomplir comme il le dit lors du Sermon sur la montagne, mais renverser, abolir, remplacer la Loi et les prophètes. On conclut que pour Onfray, le Nouveau Testament fut fabriqué de toutes pièces à partir de l’Ancien pour mieux l’abolir ! C’est original. Bref, il y aurait rupture radicale – on appelle ça le marcionisme, auquel l’Église a réglé son cas en l’an 144.

Jésus a donc « menti » car il est venu abolir la Loi, « non sans provoquer, moquer, insulter, narguer, défier » les Juifs. C’est là le point d’orgue du livre : s’il n’a pas existé historiquement, Jésus fut un farouche « antisémite », même « le meilleur ennemi des Juifs » qui firent les frais « du fouet et du couteau ». Il existait jusqu’alors chez ceux niant la divinité du Christ, comme Jaurès, une admiration pour sa personne et son œuvre ; le voilà dépeint en salopard – bien habiles ces évangélistes qui inventent une ordure pour convertir le monde. Et Onfray d’affirmer au détour d’une note de bas de page que « de saint Augustin à Hitler en passant par Calvin et les théoriciens des croisades, ce passage [des marchands chassés du temple] fascine ceux qui ont envie de tirer le christianisme vers une politique radicale et violente. »

Péché d’orgueil

Mais passons ces critiques internes du texte, car le plus grave est sans doute ailleurs : c’est cet aplomb, cette suffisance, cette absence complète de scrupules avec lesquels Onfray pense dissiper une certitude historique vieille de deux millénaires, qui accoucha d’une foi transmise d’homme à homme par succession apostolique et témoignages, qui accoucha de la civilisation la plus délicate, la plus savante, la plus miséricordieuse qui fut jamais. Tout cela ne serait donc qu’un gigantesque château de cartes dont Onfray, en 250 petites pages, dévoilerait les fondations dérisoires qui étaient sous nos yeux mais que personne n’avait jamais vues. Un sacré péché d’orgueil.

Lire aussi : Michel, qu’est-ce qu’Onfray sans toi ?

Certes on connaît déjà la parade d’Onfray : « La réponse véhémente des chrétiens à mon endroit prouve que j’ai raison, et démontre que les chrétiens ne sont pas très chrétiens. » Il fut pourtant jusqu’alors traité avec beaucoup d’indulgence par les chrétiens, malgré ses bêtises et ses horreurs. Quant aux leçons de christianisme, on s’en remettra à des professeurs autrement plus qualifiés que lui, et qui se feront une joie de le recevoir, quand il le voudra, à Canossa

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest