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Patrice Jean : «La littérature et l’art nous éclairent sur l’intimité ténébreuse de nos existences»

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Publié le

17 janvier 2024

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Patrice Jean est l’un de nos meilleurs romanciers et il ouvre l’année 2024 avec un essai d’une salutaire hostilité. Kafka au candy-shop (Chez Naulleau, Léo Scheer) est non seulement un réjouissant brûlot contre la bêtise militante et ce qu’elle enlève à l’art et à la vie, mais encore une magnifique définition de ce qu’est la vraie littérature. Puisqu’il fait preuve d’une pédagogie subtile livrée au vitriol, nous lui avons demandé: pourquoi la littérature française agonise-t-elle?
© Benjamin de Diesbach pour l'Incorrect

Est-ce à cause de Sartre ?

C’est trop d’honneur que d’accuser un seul homme ! Sartre a d’abord rêvé de littérature, puis, après la deuxième guerre mondiale, il a considéré que son amour de la littérature avait été une névrose dont il lui fallait guérir. Alors il s’est jeté à corps perdu dans une autre névrose : l’engagement ! Il a reproché à Flaubert de n’avoir rien dit contre l’exécution des communards. Après Sartre, tout écrivain devient responsable des infamies de son temps. C’est trop d’honneur et trop de déshonneur. Seul un grand bourgeois pouvait croire que ce qu’il pense a le pouvoir de changer le monde. Ou un idéaliste. (Il n’aurait pas aimé qu’on lui dise qu’il était un idéaliste.)

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Est-ce à cause de son pacifisme ?

Toute littérature, écrivait Cioran, est une « déclaration de guerre ». Dans l’ordre du spirituel et de l’art, le pacifisme est une absurdité. Tout écrivain est une teigne. À sa façon. Il y a mille façons.

Est-ce à cause du nouvel académisme que représente le « progressisme » ?

La littérature ne peut pas courber la tête devant le « on », ni devant le « on n’a pas le droit de dire que ». Un romancier combat les stéréotypes de son temps. Or notre horizon indépassable, c’est le progressisme. Quiconque écrit pour défendre les minorités et combattre les méchants sera applaudi, et les applaudissements sont plus académiques que le silence et les huées.

Est-ce à cause de la sociologie ?

La sociologie, par définition, s’intéresse au nombre, aux statistiques ; la littérature exprime la vie intérieure, imparfaite et souffrante, des individus. La première n’a que faire de la deuxième. De toute façon, La littérature, pour survivre, devra combattre l’arraisonnement du monde par la quantité. Je l’ai écrit dans L’Homme surnuméraire, il y a une incompatibilité entre la perception littéraire du monde et la perception scientifique.

Est-ce à cause de l’incompréhension totale du problème du Mal ?

C’est souvent le cas. Le Mal, ce n’est pas les autres. C’est nous. Ceux qui l’ignorent sont totalement sous son emprise. Une littérature sans Mal n’a aucun sens. Autant jouer à la belote ou à la PlayStation. Au reste, c’est ce que font la plupart des gens.

Est-ce à cause de l’abolition de toute forme de vie intérieure ?

La vie intérieure ne peut pas être totalement abolie ; en revanche, seul l’art peut rendre compte de cette vie. La mission de l’art, écrivait Balzac, n’est pas de copier la nature, mais de l’exprimer ! La musique et la littérature – arts du temps – ont pour mission de donner à entendre la mélodie intérieure de nos vies. La littérature nous fait prendre conscience de ce que nous vivons, sans elle, le monde perçu est plus pauvre, plus schématique, moins ondoyant. La vie véritable, celle que nous éprouvons dans le secret de nos pensées et de nos sensations, est invisible. La littérature et l’art nous éclairent sur l’intimité ténébreuse de nos existences. Sans eux, nous pouvons vivre sans problème, et beaucoup s’en passent, mais ceux-là ne savent pas ce qu’ils perdent. Une humanité qui se détournerait de la littérature se condamne à une existence superficielle et sans intérêt.

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Est-ce à cause du livre ?

Le livre tue la littérature, dans le sens où il se substitue à elle. Tout livre n’est pas de la littérature, mais un jour la littérature sera peut-être entièrement remplacée par une littérature de clichés, occupée à rassurer le lecteur : une littérature du « on ». Comme les livres seront toujours présents sur les présentoirs, le crime passera inaperçu. Mais je ne suis pas si pessimiste : je pense que la littérature ne disparaîtra jamais. Et notre temps est, je crois, plus éclatant qu’on ne le dit !


KAFKA AU CANDY-SHOP, PATRICE JEAN, Éditions Léo Scheer, 160 p., 19 €

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