Après deux romans très situés, l’un à Paris, l’autre dans la campagne, pourquoi avez-vous voulu faire autant circuler le lecteur de part et d’autre du pays ?
Je voulais créer des personnages aux quatre coins du pays afin de pouvoir évoquer les paysages français sans être fixé sur une région précise. C’est un aspect des romans de Maurice Dantec que j’aime : ses personnages traversent de vastes pays entiers au volant de leurs voitures. Je trouve que ça manque dans les romans français contemporains où les espaces sont souvent cloisonnés. J’aime toutes les dimensions, toutes les particularités et toutes les géographies de la France, et j’avais envie de faire ressortir ces reliefs qui n’ont pas été abolis par la mondialisation. Je voulais aussi évoquer Marseille. La Provence, la Méditerranée, c’est terriblement beau, et c’est aussi par là que beaucoup de problèmes contemporains nous arrivent : drogue, immigration massive, violence… Je voulais faire un panorama de ce qu’il se passe aujourd’hui en France. Le résultat est assez étendu, j’ai pourtant coupé près d’un quart du texte dans la version finale !
Lire aussi : Conférence de presse d’Emmanuel Macron : élucubrations au théâtre élyséen
Qu’avez-vous coupé ?
Beaucoup de descriptions et de dialogues, pour que ce soit plus nerveux. Au fur et à mesure de l’écriture, beaucoup de personnages me venaient et je comprenais ce goût des Américains et des Russes pour un nombre de personnages pléthorique. Jusqu’à ce roman, j’écrivais à la première personne. Passer à un narrateur omniscient m’a soudain rendu la narration beaucoup plus légère. Souvent, la littérature actuelle tourne en rond, parce qu’elle oublie de se décentrer. C’est ce que permet le narrateur extérieur, comme de créer de nombreux personnages et de les développer. Une forme de narration qui revient aussi grâce à l’influence de Houellebecq sur le roman contemporain. Il assume pleinement, lui, ce côté balzacien, le déroulement de fresques, très XIXe siècle, tout ce qui était totalement passé de mode dans les années 80, 90. En suivant cette voie, je me suis rendu compte qu’il était plus facile, en réalité, d’écrire un roman à la troisième personne, et qu’il était bon de redécouvrir le pur plaisir de raconter des histoires. Je préfère ça aux exploits formels, veine qui a sans doute été épuisée pour un moment.
Vous faites la satire de la dérive autoritaire du macronisme. La nouvelle tyrannie pourrait-elle émerger non pas des extrêmes, mais depuis le centre ?
Emmanuel Macron, comme tous les politiques actuels, est impuissant à changer quoi que ce soit du système techno-capitaliste dans lequel on est embarqués. C’est un gardien du système qui doit s’opposer à tout ce qui tente de le contrer pour le désaxer, comme la décroissance. Il lui faut donc être très autoritaire. Que ce soit en réprimant les Gilets jaunes ou les ZAD, le pouvoir se montre toujours plus dur. On nous promet sans cesse le recrutement de nouvelles unités de police… En quoi, devrait-on se réjouir que l’État devienne de plus en plus sécuritaire ? C’est effrayant. « En même temps », ça fait quarante ans que la société est en pleine déliquescence et qu’il n’y a aucune fermeté. Ainsi, ça arrange bien le pouvoir de crier que le danger vient de l’extrême droite, tandis qu’on ne s’occupe pas des problèmes réels et qu’on gouverne à coups de 49.3. Dernièrement, Roselyne Bachelot a affirmé que tout le monde était d’accord pour une troisième candidature d’Emmanuel Macron.
Emmanuel Macron, comme tous les politiques actuels, est impuissant à changer quoi que ce soit du système techno-capitaliste dans lequel on est embarqués.
Matthieu Falcone
Il y aurait un consensus au sein de la classe politique pour affirmer que seul lui peut nous sauver ! Emmanuel Macron, extrêmement intelligent et parfaitement vide, est tout à fait capable d’une dérive autoritaire en s’appuyant sur l’idée que la République est en danger, comme on l’a vu au moment des Gilets jaunes ou de la crise du Covid. Ce qui nous mine, en Occident, c’est le confort. On accepte la laisse si, en contrepartie, on reste confortablement installés à regarder Netflix en bénéficiant des congés payés. La crise du Covid a révélé quelque chose de cet ordre : nous avons été prêts à tout accepter pour préserver notre santé, nous faire vacciner à l’aveugle comme présenter notre pass quand on nous le demandait, c’est tout de même inquiétant.
Macron aurait le profil pour une espèce de putsch démocratique ?
Il se voit comme l’homme providentiel depuis le début, c’est un grand séducteur des masses. Même si actuellement c’est plus difficile pour lui, on ne sait comment il peut rebondir. Mais enfin, mon personnage n’est pas Macron non plus !
C’est tout de même un Macron possible !
Oui, Michel Ie n’aurait pu exister sans Emmanuel Macron.
Vous vous êtes d’ailleurs inspiré d’autres personnes réelles, à part Macron, on découvre un double de Papacito…
Je trouve intéressant de se rattacher à des personnages réels et d’en extraire les grands traits de caractère pour en former des archétypes. L’un est en effet inspiré de Papacito, que j’observe depuis un moment et qui souvent me fait rire. L’imagination se greffe sur quelque chose qui existe. J’aime l’idée de créer des poncifs, comme dit Baudelaire, que chaque personnage soit assez tranché. Papacito est passionnant dans ce qu’il représente, ce n’est pas une question d’être d’accord ou non avec lui, mais il agrège une communauté très importante, il représente quelque chose pour les gens. On m’a dit que ce personnage était un facho ; mais ses vidéos ont plus de deux millions et demi de vues sur YouTube ! On ne peut pas ignorer un tel phénomène. J’ai voulu parler de cette droite extrême sans tomber dans la caricature, comme l’aurait peut-être fait un Nicolas Matthieu. Il y a aussi des technocritiques de gauche, que j’aime beaucoup.
On m’a dit que ce personnage était un facho ; mais ses vidéos ont plus de deux millions et demi de vues sur YouTube !
Matthieu Falcone
Oui, vous imaginez une alliance étrange entre gauchistes technophobes, « ploucs-émissaires » comme aurait dit Muray et intellos en marge. N’est-ce pas une révolte des Gilets jaunes qui aurait réussi ?
Il y a de ça. Cette époque, en 2018, était incroyable ! Je n’avais jamais vu Paris comme ça. La ville était barricadée et cernée par des chars anti-émeutes. On n’est pas passés loin du basculement. Ça n’a pas réussi parce que ce n’était pas un mouvement organisé. Mais
s’il y avait eu un Robespierre pour se mettre à la tête du mouvement, tout était possible… Nous avançons vers un basculement. Mais il faut se méfier de l’effet boomerang. Ellul le démontre dans son Autopsie de la Révolution : après chaque mouvement de révolte, le pouvoir resserre la vis. Et je pense qu’on va plutôt avancer vers ça. On est dans un schéma capitaliste mondialisé où personne n’a intérêt à ce que la France dérive trop.
Vous ne croyez pas à la possibilité qu’évoque votre roman ?
J’aimerais y croire, mais ce n’est pas si simple. À droite, on croit toujours que tout va aller de mal en pis, au point qu’il ne nous reste qu’à nous suicider. Je me suis dit qu’il était beau qu’on puisse y croire, quitte à ce que ça n’existe jamais que dans un roman.
Mais ne sommes-nous pas à un moment où tout est possible ?
C’est vrai. Depuis dix ans, on se rend compte que ce qui ne devait pas advenir advient : Trump, le Brexit, Meloni… On a l’impression que le pouvoir en place est très fort, mais il se pourrait qu’il soit en réalité très faible. Qui aurait dit que l’Ancien Régime s’effondrerait en si peu de temps ? En réalité, on ne sait jamais. C’est pourquoi j’avais envie d’essayer cette possibilité : au fond, pourquoi pas ? Regardez l’utilisation systématique du 49/3 ! Il y a toujours l’hybris, le pas de trop, et le boomerang dans la tronche ! Il y a quelque chose de classe chez un roi, a priori. Ça me fait penser à ce que met en scène Sorrentino dans The Young Pope, quand son pape fait revenir la tiare. On a besoin d’un retour du sacré et de la verticalité. Le monde meurt de cette absence de verticalité, rien n’a plus de sens que dans la consommation. Certains cherchent une issue dans la RSE. Très bien, mais fondamentalement, le projet métaphysique d’une figure surplombant tout, c’est tout de même plus intéressant. J’aime cette idée de la monarchie conçue comme l’anarchie plus un. Les gens en ont marre de ces présidents fantoches qui servent leur propre cause. On a eu 1 300 ans de royauté, c’est forcément un spectre qui nous hante ou, comme dit Crevel : « Un fantôme qui tient à revenir. »
Lire aussi : Jacques Dutronc : chanteur par hasard, poète par nature
Mais pour vous, une contre- révolution n’impliquerait-elle pas un changement de régime général, également économique et philosophique ?
Oui, c’est pour cela que je voulais des personnages vraiment radicaux. Si vous regardez aujourd’hui le prétendant au trône : que propose-t-il ? Si c’est simplement d’être un roi libéral poursuivant le système en place, à quoi bon ? Il faudrait quelqu’un de révolutionnaire qui balaie tout ça ! On préfère des gens qui ont envie de se battre ! C’est déjà ce que Napoléon rétorquait aux aristocrates : « Vous me reprochez d’avoir pris le trône, mais quand les révolutionnaires sont arrivés, vous êtes partis vous planquer ! » Si vous voulez le pouvoir, il faut venir le prendre et proposer quelque chose. Je ne veux pas un roi juste pour l’image, mais quelqu’un qui restaure une dimension verticale et en finisse avec toutes ces conneries. Le vrai progrès ne peut être que spirituel, on se fout du progrès technique. D’où l’idée d’un faux roi qui se fait prendre à son propre jeu en restaurant la monarchie parce qu’il se trouve dépassé par les vrais royalistes. C’est l’histoire d’un pas de trop.

LE ROI EST NU,
MATTHIEU FALCONE, Albin Michel, 400 p., 22,90 €





