Il y a des livres comme des chansons d’amour, et Thomas Morales entre en scène avec Monsieur Nostalgie comme Yves Montand plane sur les planches de l’Olympia pour entamer en un murmure, Oh, je voudrais tant que tu te souviennes… Nous peinons d’abord à nous souvenir de ces jours heureux où, en ce temps-là, la vie était plus belle grâce à l’audace d’un Belmondo bronzé, ou à Romy près de la piscine sous un soleil plus brûlant qu’aujourd’hui. Les feuilles mortes ont été ramassées à la pelle depuis, pourtant l’auteur est là pour nous dire « Tu vois, je n’ai pas oublié » ; sur fond de Michel Legrand, Francis Lai ou Philippe Sarde, les pages de son livre se feuillettent doucement, car nos âmes encore patriotes sont excédées par l’instantanéité de notre époque. Lorsqu’on a refermé la couverture de son passé et que l’on a conjuré la nuit froide de l’oubli, on a le cœur tout plein d’un temps et d’un pays que l’on croyait presque perdus.
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C’est ainsi que Morales témoigne d’une histoire qui n’est pas si vieille, quoiqu’elle brûle déjà à petit feu. On vous y parle d’une histoire de France, mesdames et messieurs, et par n’importe laquelle : la France de Reggiani, de Sautet, de Tillinac, de Marielle, la France aussi de ceux et celles qui sont encore vivants, telle Fanny qui garde ardentes les braises de ces amours mortes. Toutefois, la nostalgie ne se crie pas en un élan de fureur ; elle ne commet pas non plus le péché mortel du désespoir ; surtout, elle n’osera soupirer en dandy nihiliste que tout est fichu. Au contraire de tout cela, Morales inspire la joie, celle qui nous monte à la tête comme une ivresse avec les bulles de champagne ; c’est qu’on trinque avec lui à ce qui fut et qui sera toujours dans nos cœurs ainsi qu’à l’agréable compagnie des disparus, car les fantômes nous hantent et ne nous laissent jamais seuls.
Bien entendu, il y a une question qui motive tout ce ressassement de souvenirs délaissés : « Comment faire aimer la France, sa géographie et son identité, au plus grand nombre ? » La mission n’est pas chose facile, on pourrait même dire qu’elle est devenue héroïque à l’heure où même les ministres successifs de l’Éducation ont bien du mal à l’accomplir. À une autre époque pas si lointaine de la nôtre, on s’acharnait déjà à faire aimer la France aux Français alors qu’ils étaient encore enfants ; aujourd’hui, on en est réduit à faire aimer la France à des adultes, l’éducation à l’école et l’instruction à la maison ayant largement échoué à la tâche civique. Vient ensuite le défi de faire aimer non pas seulement une terre ou une histoire, mais une patrie, cette chose tant charnelle, bouillonnante de vie et s’abandonnant de beauté physique à nos yeux, que mystérieusement abstraite, exigeant notre foi et notre espérance. Que faut-il écrire, alors, pour que l’idée prenne corps et pour que la chair s’anime de la pensée ?
La nostalgie évocatrice s’avère être d’un puissant recours, puisque les souvenirs de l’un agissent comme un retour à l’enfance pour les autres ; nous avons tous une madeleine en bouche en parcourant la France de Thomas Morales. Avec le sens de l’humour et la candeur, l’auteur trace plusieurs sillons pour nous abreuver à la patrie. Nous marchons avec lui dans le Berry, parmi ses vignes sancerroises, sur les terres corréziennes qui ont traversé son paysage littéraire, ou encore sur les quais de Seine, un matin d’hiver à Paris. Nous planons par-dessus tous les monuments d’autrefois grâce aux voix de la langue française, la télé, le cinéma et on nous livre même un éloge final du monokini, pour nous interdire, la poitrine bien fière et dressée, de se décourager du monde.
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Le pari de Morales est réussi, d’une part, car l’auteur cherche à faire aimer la France sans sermon ni commandements prêchés depuis la chaire. Il écrit et transmet dans le style le plus purement français qui soit, c’est-à-dire avec légèreté. Rappelons-nous, toutefois, que la
légèreté n’est pas synonyme de facilité : Morales a la nostalgie exigeante – puisque, naturellement, tout ce qui est admirable exige l’effort –, et la France incarne chez lui cette princesse des contes ou cette madone aux fresques des murs qui mérite notre acharnement dans le souvenir.
Le pari est réussi, d’autre part, car si on ne doute pas de son talent de conteur pour séduire à nouveau les Français ayant communié à cette douce France et ses décennies superbes, c’est d’autant plus un miracle que Morales inspire la nostalgie pour une époque que de jeunes âmes n’ont pas vécue ; je dirais même qu’il peut inspirer quelques sursauts de patriotisme pour une patrie que des exilés de cœur n’ont jamais connue.
MONSIEUR NOSTALGIE, THOMAS MORALES, Héliopoles, 185 p., 17€





