Les mouvements musicaux suivent bien souvent ceux des idées. Le renouveau post-punk mené par des groupes comme Shame, Idles, Fontaines D.C. ou The Murder Capital en est un exemple. Celui d’une jeunesse masculine qui traîne les pubs, sniffe de la mauvaise cocaïne la veille du marché bio, et fait enrager ses chansons à l’aide du vide que notre Occident lui offre et que son apathie empêche de dépasser. Tous sont nés au milieu des années 90 et leurs premiers albums sortis peu avant ou après le référendum du Brexit. Au même moment, une autre vague musicale – féminine cette fois – émerge à peu près à la même période (qui est également celle de l’affaire Weinstein). Elles aussi sont nées au milieu des années 90 et s’appellent Girl in Red, Clairo, Soccer Mommy, Beabadoobee, Snail Mail ou Bully. On nomme leur musique bedroom-pop pour parler de ces chansons simplement composées dans un lit avec une guitare un peu désaccordée et dont les démos sont enregistrées sur un MacBook.
Lire aussi : New York, 2000 : capitale du rock
D’un point de vue musical, c’est une sorte de pop doucereuse gonflée par des arrangements quelque peu grungy. En clair, ces demoiselles hésitent entre Courtney Love et Taylor Swift (ou Billie Eilish). Elles sont indie et un peu underground lorsque l’on parle musique, mais tout à fait mainstream quand il s’agit d’Instagram et de leurs followers (qui dépassent les 3 millions pour certaines). Il n’est pas interdit de penser que les maisons de disques ont flairé la bonne affaire en signant à tour de bras ces jeunes filles en pleine vague MeToo. Il n’est pas non plus interdit d’avouer que certaines d’entre elles sont tout à fait talentueuses. C’est le cas de Viji qui vient de sortir son premier album intitulé So Vanilla.
Élitisme pop à l’usage des masses
Vanilla Jenner est née à Vienne et vit désormais à Londres. Son panthéon est illuminé de couleurs fluorescentes. Passionnée de pop culture, elle mêle l’utilisation de moyens modernes à des obsessions doucement passéistes. Ses clips faussement artisanaux ont l’image grésillante de nos vieux VHS. Les paroles s’affichent ainsi qu’un karaoké désuet. Rien de tout ça n’est dû au hasard. Elle s’habille comme ses chansons sont composées : des hauts Chanel recouverts de vestes en jean sans valeur ; des sweats à capuche délavés sur de gracieux mocassins Gucci. Déchiré et chic, soigné et négligé sont les adjectifs qui définissent son paradoxal patchwork. Il y a peu d’années ces étranges mélanges et désaccords parfaits auraient scandalisé notre classicisme. Aujourd’hui, ils interrogent et atteignent parfois même leur cible. Citant ses influences, Viji détonne encore. Qui aurait cru qu’il soit désormais autorisé de parler de Sonic Youth en même temps que d’Avril Lavigne ? Sacrilège d’antan devenu marque de fabrique. Un pied dans la musique alternative et pointue des années 90, l’autre dans une sorte de pop commerciale au goût du jour.
Vanilla Jenner est née à Vienne et vit désormais à Londres. Son panthéon est illuminé de couleurs fluorescentes. Passionnée de pop culture, elle mêle l’utilisation de moyens modernes à des obsessions doucement passéistes.
Ce sont les Kardashian à un concert d’Elliott Smith ; Mazzy Star au mariage de Nabilla ; c’est Karl Lagarfeld à TPMP. Cette esthétique réside dans ce décalage. C’est non plus un snobisme à rebours, un anticonformisme, mais un certain élitisme pop à l’usage des masses, vendu et dissimulé dans un emballage enjôleur. « Sedative », le tube de l’album de Viji, fait entendre une voix faussement naïve de sale gosse qui vous dragouille et vous repousse d’un même geste. Par-dessus, le groupe est discipliné, droit comme un vin de Loire bu à 11h du matin : il porte sur ses épaules la diva destroy en patin à roulettes, la Lolita aux mines boudeuses, la jeune fille en fleurs sous Valium. Si tout n’est pas de ce niveau, l’ensemble de l’album est néanmoins dans le même ton. Le second disque devra pousser plus loin pour confirmer plus fort.
Beabadobee : pendant girly
Si Viji est une nouvelle venue dans cette bande de filles (qui ne se fréquentent probablement pas), Bea Kristi, alias Beabadoobee, est depuis près de cinq ans sortie de sa chambre pour devenir une artiste reconnue dans le monde entier Dirty Hit, (avec 600 millions d’écoutes cumulées sur Spotify). Cette délicieuse jeune femme née en 2000 aux Philippines et qui a grandi à Londres est le pendant girly de ses consœurs. Toutes les autres fuyant plus ou moins les poses et attitudes trop classiquement féminines pour frayer avec une non-binarité typique de l’époque. Après de nombreux singles (dont le Death Bed – Coffee For Your Head repris par Powboi et qui atteint aujourd’hui les 2 milliards d’écoutes), Beabadoobee sort son premier album en 2020 dans un registre que l’on pourrait considérer comme : pop-grungy-pour- bal-de-fin-d’année. Mais il faudra attendre l’été 2022 pour qu’un album d’une vraie envergure arrive : Beatopia, quatorze titres avec du souffle, de l’ambition et de nombreuses teintes. Pop- punk, bossa-nova, ballade folk, indie-rock, ce disque utilise des codes et des genres éloignés pour finalement atteindre à une cohérence qui se manifeste d’elle-même après plusieurs écoutes.
Bully : nouvelle Courtney ?
Il faudrait aussi parler de Bully. Signée chez Sub Pop, label culte s’il en est (la maison de disques du premier Nirvana), Alicia Bognanno, avec sa voix furieuse et ravissante à la fois rappelle la veuve Cobain. Sa musique n’est pas non plus sans rappeler celle de Hole, le groupe de Courtney Love. Dès le premier titre de son dernier album sorti en juin dernier, Bully nous donne espoir en offrant l’un des titres les plus puissants de l’été avec « All I Do ». Une chanson, deux foutus accords, que demande le peuple ? Il en veut encore ! Eh bien, il pourra se rassasier de ce surprenant album gonflé à bloc, à la fois sec et puissant, distingué et lourd. Bully, discrète mais pleine de malice, sera à suivre de près dans les années à venir.
Lire aussi : Les Sex Pistols, la meilleure arnaque du rock’n’roll
Encore faut-il échapper à la misère, la maladie, les accidents de voiture, les comas éthyliques et les overdoses : ce n’est pas impossible. Nous comptons sur elle. D’autres – et non des moindres – seraient à citer. D’autres aussi arriveront pour renforcer cette armée faites de collants déchirés, de paillettes, de couronnes en plastique, de parfums de velours et de voix capiteuses. Sans aller jusqu’à jouer l’insupportable féministe (un homme féministe est toujours un dragueur sans orgueil ni façons), on pourrait presque croire que la femme est l’avenir du rock.





