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2024 : la France va-t-elle craquer ? (4/4)

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Publié le

30 janvier 2024

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Quelques litres de champagne avalés puis déjà la reprise de notre funeste actualité, 2024 commence par une double gueule de bois dont on se serait bien passé. Car la coupure festive n’a rien changé hélas au triste sort qui guette notre pays. Flambée des violences en tout genre, crise économique et sociale des plus préoccupantes, schisme identitaire et culturel provoqué par l’immigration de masse : les fractures françaises s’additionnent sans que l’on sache bien la profondeur du gouffre dans lequel elles nous entraînent malgré nous. Alors pour faire toute la lumière sur ce qui nous attend, L’Incorrect a convoqué à la barre trois des meilleurs spécialistes de la France contemporaine, chacun avec leur approche bien particulière : le sondeur Jérôme Fourquet, l’historien Pierre Vermeren et l’ancien politique Henri Guaino. Alors, la France va-t- elle craquer en 2024 ? Réponses de nos experts. Dernière partie du débat.
© Benjamin de Diesbach pour l'Incorrect

Jérôme Fourquet : Le sondage IFOP « Enquête auprès des musulmans sur la laïcité et la place des religions à l’école et dans la société » du 8 décembre dernier a été réalisé dans une période un peu particulière, marquée par une très forte sensibilité à ces sujets-là, avec l’interdiction de l’abaya et le conflit israélo-palestinien. Ce climat particulier a pu jouer sur l’intensité des résultats qui ont été observés. La laïcité demeure un sujet important en France. Une grande majorité de cette population arabo-musulmane n’est pas en phase avec ce cadre laïc de notre pays. Cela se vérifie davantage encore parmi la population jeune issue de l’immigration. D’ailleurs, ce sondage reflète aussi ce qui se passe de manière croissante dans les établissements scolaires avec une hausse des atteintes à la laïcité, chez des élèves de plus en plus jeunes – notamment dans les collèges.

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Concernant l’évolution des choses, je dirais qu’il y a une forme d’accommodement ou de renoncement d’une partie de ceux qui sont en première ligne. Ils ont peur et sont inquiets, ce qu’on peut comprendre lorsqu’on a deux enseignants morts au champ d’honneur… Une autre enquête de l’IFOP faite au printemps dernier montrait que 43 % des enseignants indiquaient avoir modifié leur façon d’enseigner depuis la mort de leur collègue Samuel Paty. Ce pourcentage montait à 60 % dans les zones REP. Depuis ce sondage, il y a eu l’attentat islamique à Arras. On ne peut que comprendre l’inquiétude d’une partie des enseignants. À ce contexte très anxiogène, s’ajoute aussi toute une dimension idéologique relativement inédite, avec toute une partie de la jeune génération enseignante qui baigne dans une culture assez woke, et multiculturaliste. Comme s’ils étaient lassés des canons républicains et laïques traditionnels. La combinaison de ce bain idéologique en milieu enseignant et cette inquiétude qui font que progressivement, contrairement à ce qu’a dit Gabriel Attal à Arras, la République recule bel et bien dans certains établissements scolaires.

Concernant une éventuelle « libanisation » du pays que certains redoutent, je ne serais pas aussi pessimiste… pour la simple et bonne raison que dans une société très individualiste et assez hédoniste comme la nôtre, le comportement le plus fréquent n’est pas l’affrontement mais l’évitement. Dans beaucoup d’endroits, le réflexe le plus partagé est tout simplement de partir.

L’affrontement arrive lorsqu’on est dos au mur et qu’on n’a plus le choix. Concernant le drame de Crépol par exemple, il faut évoquer la cité très dégradée de La Monnaie où un noyau de délinquants rend la vie impossible aux habitants. Tous ceux qui ont pu sont partis de la cité et sont allés s’installer en périphérie. Ce comportement d’évitement se systématise et permet encore de gagner du temps. Mais en effet, ce n’est jamais qu’une soupape…

Pierre Vermeren : Ce qui est nouveau et significatif, c’est qu’aujourd’hui on entend très souvent dans les milieux aisés une injonction adressée aux enfants : « Quittez la France ! ». C’est très grave… Pour la première fois de son histoire, la France est devenue un pays d’émigration, avec plusieurs millions de Français qui vivent à l’étranger. L’autre tendance alarmante, c’est le refus de faire des enfants chez les nouvelles générations (pour des raisons écologiques ou économiques). Si l’on croise ces deux tendances, on peut être très pessimiste sur l’avenir du pays.

Pour revenir à l’école, la première des choses à faire est d’appliquer la loi. L’école devrait avoir la force d’imposer ses normes et ses règles. Chez les islamistes, il y a les donneurs d’ordres, des têtes pensantes souvent liées aux Frères musulmans. Or ceux-ci sont combattus extrêmement violemment désormais dans tout le monde arabe, y compris en Égypte, au Maroc ou en Syrie. Même la Turquie, récemment, a chassé de nombreux Frères musulmans égyptiens. Comme ces derniers ne peuvent pas agir dans le monde arabe, ils se reportent sur l’Europe. Ils s’ingénient en France à mobiliser la jeunesse musulmane en pointant des pratiques ou des comportements soi- disant interdits aux musulmans, pour contrer et contester la République et sa société libérale qu’ils exècrent.

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J’ai enseigné six ans dans un lycée français à Rabat peuplé à 90 % de Marocains où les filles n’ont jamais eu d’interdiction de pratiquer le sport ou de suivre les cours de biologie ou de quelque matière que ce soit. Une faiblesse profonde s’est répandue dans l’Éducation nationale en acceptant de fait des exigences politiques dont on ne trouve pas la trace dans certains pays musulmans. Il faudrait commencer par appliquer la loi et imposer à tous les programmes et les calendriers scolaires en vigueur.

Henri Guaino : Il y a une obligation légale de suivre les programmes mais la définition des programmes est réglementaire. L’Éducation nationale décide des programmes mais les programmes eux-mêmes ne sont ni débattus au Parlement ni votés. Même les manuels ne font pas l’objet d’une validation pour l’instant par les pouvoirs publics.

Pierre Vermeren : On a bien vu à l’école que lorsque des mesures d’autorité sont prises sur le voile ou l’abaya, elles sont respectées. Il n’y a pas de contestation particulière. En vertu de quoi les petites filles musulmanes n’ont-elles pas le droit d’aller à la piscine ou d’assister à un cours de musique ? Qui a décrété cela ? Les talibans ? L’État français doit commencer par respecter ses propres règles. Avant de savoir comment régler la question des résistances ou des politiques menées par certains groupes politico-religieux, l’application des lois et règlements est un préalable. C’est une question de bon sens.

Henri Guaino : Oui, encore faut-il savoir ce que nous voulons. Il y a toujours cette tentation de l’employabilité qui fait passer la transmission à la trappe, ou encore cette tentation de transformer les écoles en petites entreprises, de l’autonomie des établissements, sans parler de l’interprétation absolument délirante qu’on fait parfois de la liberté pédagogique. C’est un renoncement politique et même culturel, vieux de plusieurs décennies. Or il n’y a pas d’école sans idéologie, c’est-à-dire sans une conception de l’homme. L’école de la République, par exemple, a été construite sur le kantisme, ce qui n’est pas neutre… Or on a renoncé à tout en décidant que l’enfant doit découvrir lui-même les règles auxquelles il va se trouver confronter. L’histoire de l’abaya est aussi pleine d’enseignement. Comme on n’avait rien d’autre sous la main, on a brandi la « laïcité ». La laïcité est devenue le fourre-tout de toutes les politiques. Le problème du voile ou de l’abaya, ce n’est la laïcité, c’est la civilisation.

Il faut qu’on réfléchisse à adapter notre droit et réfléchir plus largement au ciment d’une société qui doit être défendue. Ce n’est pas au gouvernement de décider du caractère religieux d’un bout de tissu. Si on pense qu’il y a vraiment un sujet autour de cette question, remettons l’uniforme en débat et faisons trancher le peuple.

Pierre Vermeren : L’égalité homme-femme est un principe non-négociable.

Henri Guaino : Et la singularité de la personne humaine aussi. La burqa heurte un principe fondamental de notre civilisation. Ça fait 2 000 ans qu’on s’efforce de défendre la singularité de la personne humaine et brusquement, on la nie. Il ne faut pas aborder ce sujet sous un angle religieux, mais sous un angle civilisationnel. Parce que la civilisation, c’est ce qui nous permet de vivre ensemble. On ne veut même pas en débattre. En tout état de cause, l’urgence absolue c’est d’arrêter l’engrenage de la violence. Dès qu’il y a un assassinat, un crime, la question est de savoir quels sont le prénom et la couleur de la personne. Mais on ne sait même plus punir les coupables. Les coupables sont dehors et les policiers en prison… Un seul exemple, le père de famille qui rentre dans l’école, qui va dans la classe et qui tabasse le prof devant ses élèves, doit être puni sévèrement parce que le traumatisme et l’agression contre la société sont très lourds de conséquences.

Pierre Vermeren : On refuse aussi d’analyser les phénomènes de manière culturelle. Nous rêvons depuis le début d’un islam qui soit un deuxième christianisme. Mais les choses sont en réalité un peu plus compliquées que ça.

Henri Guaino : Bien sûr. Mais la question qui est posée, j’insiste, ne doit pas être abordée sous l’angle religieux, elle doit être abordée sur le plan civilisationnel. C’est la question du rapport entre le spirituel et le temporel, et de ses conséquences sur la société qui est posée. Aucun gouvernement n’est là pour faire l’exégèse du Coran ou de la Bible. Il est là d’abord pour garantir que la société, cimentée par la civilisation et la civilité, peut continuer de fonctionner et les gens vivre ensemble sans s’entretuer.

Les programmes et les exigences qu’on applique à l’école publique doivent s’appliquer aux écoles sous contrat et aux écoles hors contrat. Pour qu’on puisse autoriser une école, celle-ci doit remplir un certain nombre de critères. Dans une école, en France, on étudie Voltaire. On n’enseigne pas le créationnisme en science ou en biologie. On peut éventuellement l’enseigner en philosophie, parce que c’est une question qui relève de l’histoire des religions non de la science.

Pierre Vermeren : Mais l’interdiction de l’abaya a été généralisée à l’école. En l’occurrence, un règlement est appliqué.

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Henri Guaino : Pour l’instant oui. Mais on a peu de moyens de contraintes. Il faut repenser la loi en fonction des circonstances, des principes qui la fondent et des buts qu’on veut atteindre, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Pour l’instant, nos lois ne sont pas adaptées et on a « surchargé » la laïcité, ce qui est à mon avis une erreur. La question des repas à la cantine est un problème de laïcité, mais la question du voile n’en est pas un.

Pierre Vermeren : En dehors de l’école, la place prise par les réseaux sociaux doit également être interrogée. TikTok est un outil chinois toxique dont les islamistes ont parfaitement saisi les avantages pour leur propagande, puisqu’ils peuvent communiquer directement avec les jeunes Français, les culpabiliser et leur fabriquer une idéologie de contestation. L’Europe semble incapable de légiférer en la matière et de restreindre l’accès à ce réseau social – que même les Chinois ont limité pour préserver leurs enfants. De même, je me rappelle que pendant la campagne électorale de 2017, Emmanuel Macron, puis son Premier ministre, s’engageaient à restreindre la pornographie pour les mineurs. Mais là non plus, rien ne bouge.

Ces questions nouvelles, inimaginables il y a dix ou quinze ans, annihilent tous les efforts que l’on peut faire dans l’instruction et l’éducation des enfants et adolescents : il est urgent de s’y attaquer. Avec la lutte contre le harcèlement en revanche, il est heureux que les politiques se donnent les moyens de combattre cet autre fléau.

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