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Sylvain Tesson ou le mouvement perpétuel

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Publié le

13 février 2024

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Après les chemins noirs et les sommets blancs, les héros gelés et les panthères survivantes, le plus célèbre de nos aventuriers part à l’Ouest pour traquer les fées.
© DR

D’être en mouvement perpétuel, c’est l’impression que donne parfois Sylvain Tesson, écrivain enchaînant les trajectoires. D’ailleurs, il n’est pas tant un «écrivain- voyageur » comme on le trouve si souvent qualifié, qu’un écrivain à dispositifs (et le rêve du mouvement perpétuel repose sur un dispositif). On n’est pas face à un voyageur qui raconte ce qu’il découvre, face à une tête brûlée qui se jette au hasard et relate les conséquences de son irrépressible escapade, avec, parfois, la chance que son récit coïncide avec des narrations plus hautes, non, mais face à un écrivain qui ne peut tenter la page que par le corps, dont les plans sont des cartes, mais des cartes narratives, des cartes qu’il faut ensuite étrenner sur le territoire concret pour produire le livre, sa volatilité spirituelle, quitte à finir avec une gueule cassée.

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Mais chacun de ses livres, même s’il est un journal de bord, est d’abord un dispositif, une projection vers un aspect du mystère, une confrontation avec ce territoire qui pourrait avoir piégé un peu de ce mystère : grande évasion, grand repli, grande épopée, grand secret, grande apparition… Et pour ce qui concerne Avec les fées : émerveillement. Une faculté que Tesson va cultiver dans son biotope naturel : la ligne celtique, des rivages de la Galice espagnole à l’Écosse en passant par la Bretagne, la Cornouaille, le pays de Galles et l’Irlande, comme une faille sismique où fut préservée l’âme celte dans les promontoires, les ressacs, la brume et les crépuscules. Ici, au cœur des contrastes, résiste encore la légende arthurienne, l’ambiguïté fantastique, des moments où ce qui est apparaît dans tout son impossible miracle. Tesson navigue en voilier avec deux acolytes, marche des heures, médite à pic, guette à la lueur des étoiles ou des phares, et télescope – tel est son dispositif – paysage intérieur et paysage extérieur.

Stéréoscopie

Mouvement perpétuel, parce que la destinée celtique fut celle de suivre la course du soleil toujours plus à l’ouest et jusqu’au retour, peut-être, à l’origine. Mouvement perpétuel, dont le rêve, en physique, ne pourrait s’accomplir qu’avec la disparition totale d’aucun frottement. Et c’est justement le secret que capte parfois l’écrivain. Quand le présent surgit dans un rayonnement parfait, dans la synthèse heureuse de toutes les forces contraires, sans frottement, comme le voilier poussé par la conjonction des éléments. D’un autre côté, il faut ériger ce triomphe: dolmen, mégalithes, et tenter d’arrêter le temps. Voici l’autre pôle où médite notre écrivain au cœur aventureux, plus romantique que jamais, oscillant entre le panthéisme et la grâce, entre l’éternel retour et la force qui annexe le temps.

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Le meilleur de Tesson est dans cette stéréoscopie qu’il pratique à la suite de Goethe et Jünger, la double vision des choses qui leur restitue leur poids véritable, quand le géomètre s’allie au poète, le scrutateur scrupuleux à l’artiste, mais aussi quand certains élans soudain emportent ses visions vers les grandes perspectives et que, sans être dupe de la légende, il nous apprend à n’être pas dupe des prétentions objectives de l’Histoire, laquelle n’est que le résultat de la légende échouant sur l’espace-temps. On perçoit parfois des frottements, des jeux de mots attendus, quelques facilités, trop de citations, des ressassements. Tesson n’en atteint pas moins régulièrement ce mouvement perpétuel de l’âme à nouveau libérée par la nature, l’aventure et le poème. Son dispositif est efficace. Et l’on se félicite de l’écho qu’il obtient dans ce monde déréglé par l’agitation permanente.


AVEC LES FÉES,
SYLVAIN TESSON, Les Équateurs, 224 p., 21 €

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