« Quant à moi j’aurai connu la France tempérée, républicaine et gaulienne, puis l’Europe américaine, néo-libérale et desséchée que je quitterai sans regret. » Le réchauffement climatique devient chez vous une allégorie des excès récents et de la destruction d’un art de vivre, au fond, qui avait quelque chose à voir avec le climat tempéré. Le 45e parallèle est-il un marqueur de civilisation ?
Soyons clairs, ce livre est une fantaisie dans laquelle j’ai voulu évoquer mon époque, ses folies, ses inquiétudes, à travers plusieurs fictions, mais aussi à travers les ruminations d’un écrivain qui me ressemble, sans être tout à fait moi. Comme lui, je suis troublé par les transformations brutales qui affectent le climat ; mais également perplexe devant le discours des propagandistes qui, au nom de ces transformations, prétendent nous dicter une vie nouvelle.
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Cela m’amusait donc d’imaginer que le climat amorce un mouvement contraire : non pas une chute brutale des températures comme dans l’excellent film Le Jour d’après ; mais plutôt le retour à ce « climat tempéré » qu’on vantait dans mon enfance comme un atout de la France. Dans cette anticipation (malheureusement très improbable), un soudain « rafraîchissement » vient donc bouleverser toutes les réformes lancées contre le réchauffement ; et il conduit les esprits à une forme de modération dans leur ardeur à changer le monde qui n’exclut plus même de « conserver » un ancien art de vivre.
Votre Grand Rafraîchissement est entre autres une satire de tous les néo-puritanismes, notamment le puritanisme vert. L’écolo est-il le nouveau mao ?
Une des choses détestables, dans le courant woke-écolo, est cette certitude absolue d’avoir raison, tant sur l’analyse de la situation que sur les remèdes imposés pour « sauver la planète » – comme si l’on pouvait refaçonner le monde à toute vitesse dans un sens contraire à celui suivi depuis des siècles. Les Verts, pourtant, nous ont habitués à quantité de positions erronées. De même que les maos vantaient le sanguinaire régime chinois comme un exemple, de même les écologistes proclamés n’ont cessé de répéter depuis des décennies que le problème principal était le nucléaire, qu’il était urgent d’abolir… Aujourd’hui, on s’avise qu’il fallait faire le contraire et qu’on s’est appauvri en les écoutant. Mais des erreurs aussi énormes, loin de conduire à une attitude plus modeste, les autorisent à faire encore, inlassablement, la leçon : les néo-gauchistes sur la supposée montée de l’ultra-droite et du racisme ; les woke-écolo dans leur obsession de « déconstruire » toute la vie économique, sociale, les rapports homme-femme, etc.
Les Verts, pourtant, nous ont habitués à quantité de positions erronées. De même que les maos vantaient le sanguinaire régime chinois comme un exemple, de même les écologistes proclamés n’ont cessé de répéter depuis des décennies que le problème principal était le nucléaire, qu’il était urgent d’abolir…
Le militant écologiste actuel semble se ficher de la beauté des paysages défigurés par les éoliennes. Comment expliquez- vous cette tournure d’esprit où la nature est idolâtrée mais n’est plus contemplée ?
Face à l’idéologie, le réel ne compte pas. La vérité n’est pas dans le concret mais dans les principes. L’urgence des combats fait oublier au nom de quoi on les mène. Est-ce pour rendre la planète plus belle, plus vivable, plus accueillante pour l’humanité (ce qui suppose de s’intéresser aussi aux paysages) ? Ou pour promouvoir une religion dont les seuls principes sont décarbonation, décroissance ? Il y a, dans le livre, une scène, que j’espère drôle, dans laquelle des militants verts, portés par leur foi dans les luttes intersectionnelles, organisent une intervention dans une cité qu’ils veulent végétaliser… mais se font jeter manu militari par les petites racailles du quartier qui n’ont aucune envie de délaisser leurs voitures ni de partager quoique ce soit avec ces gauchistes et autres militants LGBTQI++.
Votre idée de « l’atelier de deuil » fait irrésistiblement penser à cette pensée de Péguy selon laquelle le monde moderne est même capable de profaner ce qui paraissait le moins passible de profanation : la mort. N’est- ce pas un paradoxe que ce ton sentencieux des néo-puritains aboutisse pourtant à une forme de grotesque généralisé ?
Là encore, je m’inspire de la réalité. Or, voici quelques années, il n’était question que d’« ateliers » : ateliers de campagne pour les politiques, ateliers de gastronomie pour les grands cuisiniers, cependant que les psychologues vous priaient d’effectuer un « travail » sur vous-même. Cette vision de la vie sous l’angle du travail m’a beaucoup frappé. C’est pourquoi j’imagine que Mélodie, un des personnages principaux du livre, décide d’ouvrir un « atelier de travail de deuil »
Vous dénoncez un autre puritanisme, plus étonnant, qui est celui des avant- gardes académiques en musique. Comment cet esprit innovant, irrévérencieux qui a tant enfiévré la première moitié du XXe siècle s’est-il transformé en puritanisme de la modernité ?
Cet écrivain râleur, qui me ressemble, s’interroge en effet pour savoir s’il est de droite (comme on le prétend autour de lui) ou de gauche (comme il l’a longtemps cru lui-même). Il raconte comment sa passion pour l’art moderne s’est confondue avec un amour de la fantaisie, de l’invention, de l’imagination, de la liberté de l’esprit – valeurs qu’il pensait être celles de la gauche et du progrès. Puis comment, dans la seconde moitié du XXe siècle, l’art contemporain transformé en académisme, et la gauche au pouvoir, ont fini par se réduire à des dogmes qui sont le contraire même de l’esprit critique et de la liberté de pensée.
Vous êtes un apôtre de la légèreté et de la modernité françaises. Est-ce pour cela que vous avez préféré répondre au cul-de-plomb actuel des modes et des idéologies non par un pamphlet ou un essai pontifiant mais par une écriture fragmentaire, variée, ironique ?
Je voulais écrire une « fantaisie romanesque » qui s’apparente, par certains côtés, à une suite de textes et nouvelles, dans des registres narratifs différents, qui finissent par se rejoindre et ne former qu’une seule histoire. Le roman d’aujourd’hui, tourné vers l’invention d’une langue et d’un style personnel, me paraît souvent étrangement conservateur sur le plan de la forme. Peut-être faut-il y voir l’influence de mon cher et regretté Milan Kundera qui, non seulement, mettait la fantaisie au-dessus de toutes les qualités artistiques, mais s’y entendait comme personne à « composer » un texte, sans forcément s’en tenir au récit linéaire.
Que pensez-vous de cette tendance littéraire dont Édouard Louis est l’un des chefs de file : réaliste, sociologique, égocentrique et sentencieuse ? N’est-ce pas ce que l’on imprime de pire aujourd’hui ou voyez-vous plus lamentable encore ?
J’avoue mes limites et, peut-être, mon insensibilité : mais rien ne m’ennuie, en matière d’art et de littérature, comme le témoignage de l’ego souffrant, se posant sur la table avec douleur et gravité. L’autre jour en voiture, écoutant du rap français, j’étais frappé par le nombre incroyable de morceaux qui n’étaient que cris, colère, fureur, souffrance, échec, malheur, revendication. Et soudain, je me demandais : est-ce là ce qui m’a toujours enchanté dans l’art ? Non, c’est au contraire un pouvoir d’illumination, de bonheur, de jubilation, de découverte. Je la trouve d’ailleurs parfois dans le rap quand j’écoute les Californiens de Cypress Hill, le français MC Solaar ou encore l’étrange Stupéflip, fort cafardeux, mais toujours surprenant et inventif… Mais, de grâce, qu’on arrête de croire qu’il faut hurler et se plaindre pour être un artiste.
J’avoue mes limites et, peut-être, mon insensibilité : mais rien ne m’ennuie, en matière d’art et de littérature, comme le témoignage de l’ego souffrant, se posant sur la table avec douleur et gravité.
Avec l’évolution des dernières décennies, les années 60 et 70, dont vous éprouvez une légitime nostalgie, paraissent toujours plus comme un ultime âge d’or français. Vous l’évoquez un peu dans la belle histoire de ce couple franco-britannique. Est- ce la dernière période d’une Europe confiante et créative ?
J’avais envie de placer au centre de ce livre léger une histoire triste, une histoire d’amour qui s’effondre dans la mort. Et, dans ce roman qui parle du monde contemporain, cette histoire était aussi, comme vous l’avez noté, une façon de revenir sur les transformations qui nous ont conduits des trente glorieuses à l’Europe d’aujourd’hui, à travers le thème des relations franco-britanniques. On y retrouve le temps de la fascination (À nous les petites anglaises), la question de l’entrée dans le Marché commun où l’Angleterre promettait de ne jamais imposer sa langue, les réformes thatchériennes qui ont servi de modèle à tous les autres pays, l’effondrement de la classe ouvrière, puis des classes moyennes, etc.
Les années 70 furent aussi un moment de grande violence idéologique, notamment en provenance de l’extrême gauche. On aurait même l’impression d’un retour, aujourd’hui, de ce fanatisme politique sous une autre forme. Pensez-vous que l’esprit du temps est très différent ?
J’ai raconté dans L’été 76 ma découverte, au lycée, de camarades trotskistes et maoïstes, qui m’inquiétaient par leur vision du monde violente et guerrière. Ils ne formaient toutefois que des groupuscules post-soixante- huitards dans une France gaulliste, puis giscardienne, encore largement ancrée dans sa vision nationale et son ordre bourgeois. Aujourd’hui, le même genre de fanatisme politique s’exerce à l’université, dans les médias, dans les groupes militants, féministes, LGBT… Ils veulent purifier le monde en pratiquant la dénonciation de coupables : policiers racistes et autres hommes inconvenants qu’ils ont le pouvoir de mettre au pilori. En ce sens on a plutôt régressé. Inversement, pour ce qui est du roman, notre époque me semble meilleure que les années 70 et leurs expériences d’écriture tellement rasoir. Un nouveau courant, dans le sillage de Houellebecq, a redonné sa place au regard du romancier sur l’époque, la société, l’histoire.
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Vous dites que la civilisation tient à cette alternance ville-campagne. En quoi a-t-elle été dévoyée ?
Je suis fasciné par cette dualité fondatrice de notre civilisation : le rat des villes et le rat des champs, comme dirait La Fontaine, qu’on retrouve aussi bien dans les nouvelles de Maupassant, ou dans les romans de Balzac avec leur alternance entre scènes champêtres et scènes urbaines. Ce sont là deux formes de beautés très différentes : celle de la campagne, cette nature aménagée, paysagée, entretenue et transformée par l’homme – loin des friches qu’on veut aujourd’hui « protéger » ; et celle de la ville, lieu des rencontres, du commerce, des aventures artistiques et des créations improbables. Cette dualité a été balayée de notre époque par une autre réalité : la banlieuisation. Dans ce nouveau monde qui n’est ni ville, ni campagne, dans ces zones commerciales, ces lotissements et ces ronds- points, toute forme de beauté a quasiment disparu.
Quelle serait pour vous une œuvre exemplaire de ce climat tempéré que nous avons perdu ?
J’aimerais évoquer un écrivain : Anatole France, mort il y a cent ans sous les quolibets des jeunes surréalistes, mais dont tout l’œuvre est un exemple de lucidité, d’ironie, de fantaisie, d’observation tempérée du monde et de ses excès. Il montre notamment où conduit la « vertu » révolutionnaire dans Les Dieux ont soif, un roman de 1911 qu’il est urgent de relire, tant il éclaire notre époque.

LE GRAND RAFRAÎCHISSEMENT, BENOÎT DUTEURTRE, Gallimard, 224 p., 20€





