Certains me reprochent de trop parler d’alcool et de drogue lorsque je parle musique. Pardon, mais il est difficile de ne pas le faire; il faudrait même avoir un sacré talent de dissimulateur pour occulter pareil sujet. Et si je montre une réalité qu’on ne peut ignorer, c’est pour en révéler ses esclavages qui, comme toutes les passions, nous asservissent sans doute plus qu’elles nous libèrent. Le peintre n’a pas à s’excuser pour ce qu’il peint ; ni même de l’ardeur des couleurs qu’il choisit. Cela étant dit, un miracle se produit parfois. C’est le cas avec Johnny Mafia, groupe de Sens, qui ne m’obligera pas à utiliser les mots excès, débauche, overdose, morgue et mort. Merci à eux de me sortir de mes écueils et autres obsessions (ma mère en sera ravie). En revanche – et je m’en excuse – il me sera impossible d’ignorer le mot vomi qui apparait dans l’un de leurs singles. Personne n’est parfait, mais 2024 : Année du Dragon, leur dernier album, lui, l’est.
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Quelque chose de west coast
On est aussi fatigué de lire toujours les mêmes choses sur les mêmes artistes. Avec Johnny Mafia, il faudrait s’habituer à voir, d’un article à l’autre, les mêmes références, des Pixies (surtout) à Weezer (un peu moins). Ce serait mentir que de ne pas entendre l’influence maitresse des Pixies dans leur musique. Les lieux communs, s’ils ennuient, ne sont pas forcément faux: ils ne suffisent pourtant jamais complètement (oui, ceci est aussi en quelque sorte un lieu commun). Alors, on pensera aux cris de Frank Black en entendant ceux de Théo, le chanteur. Et donc? A-t-on emmerdé Steve Jones des Sex Pistols lorsqu’il passait son temps à paraphraser les solos de Chuck Berry en y ajoutant de la distorsion ? Derrière le beau Dorian Gray, il y a l’ombre de Lord Henry ; derrière Kurt Cobain, il y avait aussi la présence tutélaire de Frank Black. Rassurons-nous : on est donc (un peu) tous, à notre façon, le Dorian Gray de quelque Lord Henry. Oui, même toi. Mais si les gars de Johnny Mafia n’étaient que ça, ils ne seraient pas l’un des meilleurs groupes français du moment.
On est aussi fatigué de lire toujours les mêmes choses sur les mêmes artistes. Avec Johnny Mafia, il faudrait s’habituer à voir, d’un article à l’autre, les mêmes références, des Pixies (surtout) à Weezer (un peu moins).
À la place de la bizarrerie, de l’étrangeté lynchienne des Pixies, ils ont choisi quelque chose d’ensoleillé, de désinvolte et détaché. Cette attitude que l’on retrouve dans ces skateparks où des garçons photographiés par Larry Clark effectuent des figures sur des rampes métalliques en se partageant un joint et des cheap beers (Et voilà, perdu, mais j’ai vraisemblablement tenu trois paragraphes sans en parler). Et si ces Bourguignons de Johnny Mafia n’ont à première vue aucun lien avec la Californie, il y a indéniablement quelque chose de west coast dans leur musique. Combinant une forme d’insouciance de branleurs à une puissance sonore insolente, ils sont le pendant hexagonal de groupes américains comme Fidlar ou Wavves. Avec leur singularité, avec aussi peut-être, sur ce dernier disque enregistré par Francis Caste, le producteur de Pogo Crash Control, quelque chose de plus et de plus réussi encore. Parce qu’il est temps d’oublier les comparatifs barbants et de dire à quel point 2024 : Année du Dragon est de toute évidence un grand disque.
Dix titres, dix gifles
Je déteste lire des chroniques où le type nous explique titre après titre l’album: je vais donc essayer d’éviter d’être détestable. Mais pour vous donner une idée générale, je dirais que l’on entre dans cet album comme dans le van d’adolescents attardés qui auraient jeté par la fenêtre la bande-son d’American Pie et leurs vieux albums de Blink-182 en roulant très vite sur des routes nationales pourries en riant, le cœur en vrac et le corps vacillant, vers le prochain concert, un peu mélancoliques, un peu bêtes comme on l’est souvent entre amis au bout de quelques jours ensemble. Johnny Mafia dit être avant tout un groupe de live. Et pour la première fois, je crois, après plusieurs albums, que c’est ici le premier où l’on parvient à le ressentir en restant tranquillement à prendre des gifles dans le visage sur son canapé à l’écoute de ces dix titres. C’est une prouesse, d’autant que les qualités de production sont réelles. On n’assiste pas à un enregistrement à l’arrache qui nous prouve le côté destroy d’un groupe qui voudrait bêtement montrer son authenticité en ne parvenant pas à dissimuler ses défauts techniques. Les mélodies sont toujours efficaces, portées par une section rythmique puissante et des guitares qui se partagent le boulot.
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Sur un titre comme « Keep An Eye On Me », une basse qui galope avec assurance appuie une guitare intoxiquée à la fuzz qui balance la sauce pimentée tandis que la voix se fait tout à la fois narquoise et caressante. Derrière tout ça, des gentils garçons aux manières nonchalantes et charmantes existent sans doute. Et il faut leur faire confiance pour, pendant dix, vingt ou trente ans, nous pondre autant de mélodies imparables que les Ramones en leur temps. Reste à espérer que sur leur route entre Besançon et Los Angeles, un malicieux Phil Spector les prenne sous son aile pour les faire connaitre au monde entier. Un monde qui aurait bien besoin de passer de temps en temps dans la cale d’un bateau pirate pour hurler leurs refrains toqués.

2024 : ANNÉE
DU DRAGON,
JOHNNY MAFIA, Howlin’ Banana, 16,15 €





