Justine Triet, récompensée de la Palme d’or pour Anatomie d’une Chute, profita de sa tribune pour s’attaquer à la réforme des retraites du gouvernement et à « la marchandisation de la culture […] en train de casser l’exception culturelle française ». Rima Abdul Malak, alors ministre de la Culture rétorqua immédiatement: «Heureuse de voir la Palme d’or décernée à Justine Triet, la dixième pour la France! Mais estomaquée par son discours si injuste. Ce film n’aurait pu voir le jour sans notre modèle français de financement du cinéma, qui permet une diversité unique au monde. Ne l’oublions pas ». Mais qu’est-ce que cette fameuse exception culturelle française ?
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Un système très généreux
Dès 1959, avec la création du ministère des affaires culturelles, André Malraux lance un système d’avance sur recettes pour soutenir le cinéma national. Chaque année, le total des aides accordées grâce à lui s’élève à 29 millions d’euros pour une soixantaine de films bénéficiaires qui touchent en moyenne 500000 euros. Cet argent provient des fonds du Centre National du cinéma (CNC) lui-même alimenté par une taxe de 10,7 % sur chaque billet acheté en France. L’avance sur recette n’est cependant qu’une aide parmi quatre-vingt-deux autres comme celles au « parcours d’auteur », à « la création de musique originale » ou encore au « soutien du scénario », lesquelles aides ne concernent pas uniquement la production d’un long-métrage, mais aussi des revues, des livres de cinéma, des exploitants de salles et des producteurs.
Chaque année, le total des aides accordées grâce à lui s’élève à 29 millions d’euros pour une soixantaine de films bénéficiaires qui touchent en moyenne 500000 euros.
Parmi les autres leviers de financement, les chaines de télévision doivent affecter 5,5 % de leur chiffre d’affaires au CNC. Pour bénéficier de la grande majorité de ces aides, l’œuvre doit être en langue française. En clair, c’est l’application d’une préférence nationale dans le domaine du cinéma.
Des décideurs très marqués à gauche
L’expression en effraie pourtant beaucoup : le cas dernièrement de la SRF (société des réalisatrices et réalisateurs de films) est exemplaire, qui, à l’occasion de la loi immigration s’est fendue d’un communiqué à peine outrancier : « Nous refusons une loi manifestement xénophobe, dont la justification repose sur une crise migratoire fantasmée et des présupposés racistes. Une loi qui s’attaque au droit du sol et instaure le principe de préférence nationale ». Rappelons que cette association est notamment co-présidée par Axelle Ropert, une réalisatrice qui, pour son film Petite Solange, a profité de cette préférence nationale à hauteur de 320000euros d’avance sur recettes. Majoritairement composée de professionnels de cinéma, on retrouve parfois des profils surprenants dans les collèges des différentes commissions d’attribution comme Laure Adler ou encore Caroline Fourest, des personnalités plus connues pour leurs idées politiques que pour leur talent cinématographique. Plus étonnant encore, le CNC possède un fonds « Images de la diversité » dont l’objectif est d’encourager les projets cinématographiques mettant en lumière les « minorités », avec une commission qui fut notamment présidée par Alain Mabanckou (écrivain professeur à l’UCLA, université américaine en proie au progressisme le plus fanatique) ou encore Pap Ndiaye. Parmi les films aidés en 2023, Avant que les flammes ne s’éteignent inspiré de l’affaire Adama Traoré. Bel exemple de mise en lumière des « minorités ».
Rappelons que cette association est notamment co-présidée par Axelle Ropert, une réalisatrice qui, pour son film Petite Solange, a profité de cette préférence nationale à hauteur de 320000 euros d’avance sur recettes.
Une exception pour quoi faire ?
Anatomie d’une chute est l’illustration parfaite du bon fonctionnement de ce système, lorsqu’il atteint son objectif de contribuer au rayonnement du cinéma français. En effet, le film a bénéficié de cette aide et a été multirécompensé : Palme d’or à Cannes, prix du cinéma européen du meilleur film, Golden globe du meilleur scénario et du meilleur film en langue étrangère sans compter ses cinq nominations aux Oscar. D’un point de vue comptable l’exception culturelle française peut donc apparaître comme une réussite à la première lecture puisque le cinéma français enregistre un très bon niveau de parts de marché : 40 %, quand les Américains enregistrent 41,3 %. Mais à y regarder d’un peu plus près, le résultat n’est pas aussi mirobolant. En effet, seuls cinq films Français se classent parmi les vingt productions qui ont enregistré le plus d’entrées et quinze dépassent le million d’entrées. Et à l’exception d’Anatomie d’une chute, Je verrai toujours vos visages, le Règne animal et La Tresse, ce sont les grosses productions comme Astérix, Les Trois Mousquetaires ou Alibi.com, peu ou pas aidé par le CNC qui emportent la mise.
En effet, le film a bénéficié de cette aide et a été multirécompensé : Palme d’or à Cannes, prix du cinéma européen du meilleur film, Golden globe du meilleur scénario et du meilleur film en langue étrangère sans compter ses cinq nominations aux Oscar.
Le marché ne saurait être le mètre étalon du 7e art, au risque de voir s’étioler encore l’audace et la beauté, mais encore faut-il que l’audace existe. Avec 282 films agréés par le CNC en 2022, la production nationale tourne à plein régime, marquant même, depuis 1994, une progression de 163 %, sauf que la France des frères Lumière n’a jamais semblé aussi peu rayonner à travers le monde et que nos talents actuels ne dépassent guère plus nos frontières. Ce qui tendrait à prouver que la pression idéologique manifeste dans l’emploi de ces aides, les détournant de la seule promotion de la qualité artistique et de l’audace, si elle contribue à rééduquer, peine à étonner ou séduire.
Une belle couverture
Le livre bénéficie également d’une politique d’exception. D’abord, il se voit appliquer un taux de TVA réduit (5,5 %). Ensuite, en 1981, Jack Lang fait adopter la loi du prix unique, mesure inédite qui poursuit trois objectifs concrets : rendre les citoyens égaux devant l’accès au livre, maintenir le réseau des libraires face à la concurrence des enseignes de grandes distributions et enfin, soutenir le pluralisme dans l’écriture et l’édition d’ouvrages. Cette loi s’est montrée plutôt efficace: le réseau des petits libraires s’est maintenu en France qui possède le plus important du monde avec 3500 librairies indépendantes par habitant. Notre pays a donc bien résisté à la pression des plateformes numériques comme Amazon, lesquelles ont dévasté le réseau de librairies américain aujourd’hui en difficile reconstruction. La pression n’en est pas moins très forte. Par ailleurs, un collectif d’éditeurs et de libraires à publié deux appels dans Le Monde, en mai 2020, pour alerter sur la surproduction de livres (250 par jour) qui précarise en effet les auteurs et oblige les libraires à raccourcir les délais de mises en vente. La mise en place du prix unique du livre n’en continue pas moins de porter ses fruits, si bien que douze autres pays européens l’ont adopté.
La culture ne pass pas
Promesse de campagne d’Emmanuel Macron, le Pass Culture puise sa source dans une noble volonté: rendre accessible la culture aux jeunes. Le fonctionnement est simple, tout citoyen de 15 à 18 ans se voit offrir des crédits qu’il peut dépenser dans une variété d’offres physiques et numériques. Il peut donc acheter des livres, aller au cinéma, au musée, au théâtre, voire acquérir un instrument de musique. Dans les faits, le résultat est assez décevant. Selon une enquête datant de septembre 2022, les artistes les plus écoutés par les jeunes bénéficiaires du Pass sont : Gazo, Jul et SCH, on ne voit donc pas en quoi cette mesure les aurait ouverts à autre chose qu’à la sous-culture de masse où ils pataugeaient naturellement. Côté livres, même constat, puisque c’est le manga One Piece qui arrive en tête, devant 1984 de Georges Orwell (intéressant…) et After d’Anna Todd (une « fan fiction » de littérature féminine adolescente). Les jeux vidéo les plus vendus ont également bénéficié d’une formule qui n’aura donc fait que renforcer par l’État les tendances du marché.
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Le bilan d’une politique de préférence nationale par l’exception culturelle est donc globalement positif. Celle-ci a assuré la résistance des librairies et du marché du livre, même s’il est aujourd’hui dégradé par une production inflationniste. Elle permet toujours à la France de défendre son cinéma mais de moins en moins de l’exporter, vraisemblablement en raison du détournement idéologique de son potentiel. Enfin, elle accouche de certaines mesures totalement absurdes, comme le Pass culture, l’incapacité de distinguer entre haute culture et culture de masse débouchant sur des effets pervers. En somme, la culture, c’est comme la France, si on veut la défendre, encore faut-il être en mesure de la définir.





