Que pensez-vous des premiers pas de Rachida Dati et quelle devrait être selon vous la mission d’un ministre de la Culture ?
Patrice Jean : Des premiers pas de Rachida Dati, je n’ai rien à dire. On ne peut juger qui que ce soit sur quelques pas. Quant à un ministre de la Culture, il devrait mener une politique qui favorise les beaux-arts, la littérature, la musique, le théâtre, tout ce qu’il y a de plus haut. Pour le reste, il y a le marché, c’est-à-dire les ventes, la démagogie et le mauvais goût.
Éric Naulleau : Je suis très satisfait des débuts de Rachida Dati au ministère de la Culture au moins pour trois raisons. D’abord parce qu’il est toujours réjouissant de voir s’allonger les mines et se tordre les nez d’un petit milieu qui condamne par avance son action et se montrerait dans le même temps infoutu de citer une seule mesure d’importance prise par ses cinq derniers prédécesseurs. Ensuite parce que cette nomination consacre un parcours exemplaire placé sous le signe de la méritocratie républicaine et de la diversité réclamée à cor et à cri par ceux-là mêmes qui critiquent par principe son arrivée rue de Valois. Enfin et surtout, parce qu’elle a tout de suite placé au centre de ses préoccupations l’accès du plus grand nombre à la culture, idée de gauche soit dit en passant, c’est-à-dire la diffusion des œuvres de l’esprit jusque dans les zones périphériques les plus défavorisées de ce point de vue, plus particulièrement les zones rurales.
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C’est ce que j’attends en priorité d’un titulaire du maroquin de la Culture plutôt que le soutien à une caste de médiocres profiteurs qui ne prennent des poses révolutionnaires que pour mieux encaisser les subventions et regagner les vastes appartements des quartiers chics où ils résident. « Les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec la sébile dans une main et le cocktail Molotov dans l’autre devront choisir. » Signé Maurice Druon, l’avertissement date de 1973. Il reste d’actualité un demi-siècle plus tard.
À part dans la musique pop ou dans le cinéma, on ne trouve plus de mouvement culturel collectif depuis les années 60. Est-ce un signe d’affaiblissement de la création ?
Patrice Jean : Pas forcément. Un artiste est solitaire et s’il a besoin de créer en bande, il n’a qu’à s’inscrire dans un parti politique.
Éric Naulleau : À titre personnel, j’aurais aimé être contemporain du surréalisme et m’inscrire ainsi dans le formidable bouillonnement d’un mouvement collectif, garant d’une émulation créative et d’une force de frappe démultipliée. Et je garde de mes années de footballeur amateur le goût du combat en équipe, même si je jouais avant-centre, poste le plus égoïste qui soit. J’ai depuis souvent opté pour une solution médiane, à savoir le commando à deux têtes (avec Pierre Jourde, Jean-Philippe Domecq ou Éric Zemmour), tout en publiant régulièrement des pamphlets sous ma seule signature. Je crois d’ailleurs que Patrice Jean donne l’exemple d’un romancier et essayiste qui ne se reconnaît dans aucune obédience et dont l’œuvre est pourtant assez puissante pour à elle seule servir d’arme de destruction massive du délire wokiste, l’ennemi idéologique numéro Un, ce cancer de l’intelligence, cette gale de l’esprit.
Et je garde de mes années de footballeur amateur le goût du combat en équipe, même si je jouais avant-centre, poste le plus égoïste qui soit.
Éric Naulleau
La disparition des mouvements culturels collectifs n’est pas, loin de là, ce qui menace en priorité la création. Le danger mortel se situe ailleurs, dans l’effondrement du niveau scolaire et en conséquence du niveau intellectuel. La situation est assez grave pour en appeler à un sursaut collectif, précisément, à l’union transpartisane de tous ceux qui refusent cette décadence, qui refusent de baisser pavillon devant le pire à venir. Le Prix des Hussards que j’ai l’honneur de présider (homme de gauche élu à ce poste par des jurés principalement de droite, quand l’inverse serait impensable) est une des réponses possibles en ce qu’il distingue chaque année un ouvrage qui ne se laisse pas décoiffer par l’air du temps. Il faut sans aucun doute aller plus loin, peut-être sous la forme d’un média de résistance et de castagne idéologique, revue ou journal. Un long chemin gramscien de reconquête du terrain perdu s’ouvre devant nous — j’en appelle à toutes les bonnes volontés et à tous les mauvais esprits…
Que pensez-vous de l’exception culturelle française ? Est-elle encore justifiée aujourd’hui ?
Patrice Jean : L’idée du mécénat date de l’antiquité. Elle est justifiée historiquement, l’État se substituant aux commandes privées (ou les complétant). Si l’exception culturelle française consiste à financer des œuvres difficiles et importantes, je l’applaudis ; mais si cette exception a pour but de nourrir des projets dont le principal mérite est d’être idéologiques ou d’être ceux de vos « copains » (quand ce n’est pas les deux à la fois), je n’en vois pas l’intérêt. Tout dépend, bien sûr, du mode de sélection des projets. Il faudrait une élite incorruptible qui favoriserait les créations qui lui paraîtraient les plus ambitieuses. Pour le dire autrement, l’idée qui préside à l’exception culturelle française est juste et bonne, mais, dans la pratique, elle peut être pervertie.
Si l’exception culturelle française consiste à financer des œuvres difficiles et importantes, je l’applaudis ; mais si cette exception a pour but de nourrir des projets dont le principal mérite est d’être idéologiques ou d’être ceux de vos « copains » (quand ce n’est pas les deux à la fois), je n’en vois pas l’intérêt.
Patrice Jean
Pour ce qui concerne l’aide aux écrivains (cas que je connais un peu), il n’y a presque rien, et seulement sous la forme de bourses (avec contreparties comme des invitations dans des écoles), alors qu’on pourrait, pour un écrivain qui a donné quelque preuve de ses mérites, alléger, par exemple, ses horaires de travail, et ne pas imposer, s’il a déjà une profession, le revenu rapporté par ses livres.
Éric Naulleau : Je constate tout d’abord qu’à la seule mention d’une « préférence nationale », les membres de l’élite culturelle réagissent comme des vampires sous le nez desquels on agiterait une gousse d’ail. Sauf quand cette préférence nationale s’applique à la culture et sert leurs intérêts, ce qui est depuis longtemps le cas. Même phénomène pour le « grand remplacement », sauf quand il prend la forme de l’Intelligence artificielle et menace de les faire disparaître — les fantasmes des uns deviennent soudain les angoisses bien réelles des autres. Pour le reste, notre pays entretient un lien très particulier avec la culture et cette singularité, entre autres bien sûr, définit en profondeur l’identité française. En ce sens, l’exception culturelle française me paraît pleinement justifiée, il faut même la défendre bec et ongles, elle a par exemple permis que le cinéma français demeure le seul en Europe à résister au rouleau compresseur hollywoodien. Paradoxalement, la sortie de très mauvais films français, parmi des œuvres de grande qualité, vaut preuve de notre bonne santé culturelle.
L’hégémonie de la gauche dans la sphère culturelle (et médiatique) se perpétue tandis que toutes les populations européennes se droitisent. Ne risque-t-on pas de nous retrouver avec une culture officielle s’adressant exclusivement aux catégories qui la produisent ?
Patrice Jean : Ça ne me gêne pas qu’une œuvre ne soit pas à l’unisson des populations européennes : un roman n’a pas à chercher le succès à tout prix en flattant les idées politiques de la masse. Un roman doit être écrit contre la masse. Mais il s’écrit aussi contre la véritable domination culturelle, autrement dit contre le progressisme. Et au-delà des prises de position politique, l’art, comme l’écrivait Baudelaire, est « le meilleur témoignage que nous puissions donner de notre dignité/ [un] ardent sanglot qui roule d’âge en âge/ Et vient mourir au bord de votre éternité ! » (celle de Dieu).
Éric Naulleau : Il existe un risque plus grand encore puisque la gauche culturelle et médiatique prétend désormais prononcer des peines d’exclusion envers quiconque ne se range pas sous cette étiquette politique. Sur les ondes d’une radio publique, le pseudo-philosophe Geoffroy de Lagasnerie a ainsi pu très tranquillement réclamer l’interdiction de toute opinion contraire à la sienne, sans que personne n’y trouve à redire sur le moment (ni par la suite). Application concrète : 1 200 personnes ont signé une pétition afin d’annuler Sylvain Tesson, choisi en qualité de parrain par le Printemps des poètes. Un fier représentant de la gauche culturelle est venu expliquer le problème sur la même radio publique. Le problème tenait selon lui à ce que Sylvain Tesson est de droite, un argument qui dispense généralement de tout développement quand il est brandi par un militant du camp du bien.
Il existe un risque plus grand encore puisque la gauche culturelle et médiatique prétend désormais prononcer des peines d’exclusion envers quiconque ne se range pas sous cette étiquette politique.
Éric Naulleau
Il fut cependant demandé à celui-ci de fournir quelques précisions, une requête qui fleurait déjà l’insolence et même le fagot. Parmi les charges retenues, la présence de druides dans son nouveau livre – faudrait-il en ce cas pareillement interdire les albums d’Astérix ou au moins en effacer le personnage de Panoramix ? Et aussi la mention des racines chrétiennes de l’Europe, et enfin la préface donnée par Tesson au Camp des saints de Jean Raspail, préface qui n’a jamais existé. Pour ce qui est de la persécution des écrivains, les censeurs soviétiques ou albanais faisaient du moins preuve de professionnalisme.
Paradoxalement, l’enrégimentement idéologique de la culture ne s’est-il pas dramatiquement accru ces dernières années ?
Patrice Jean : Les idées qui dominent dans la culture sont celles de la classe dominante, citadine, progressiste, bourgeoise. L’art reflète une position de classe. C’est inévitable. Tout écrivain, tout artiste, a intérêt à jouer la carte du progressisme, cette idéologie des dominants (culturellement). Et chacun de la jouer consciemment ou inconsciemment. Le paradoxe est que, se croyant transgressifs, ces artistes sont lus et vus par la classe dominante. Au XIXe siècle, le bourgeois réclamait sa pitance artistique légitimiste, il n’avait que mépris pour les avant-gardes et les rebelles. Aujourd’hui, il les réclame. Il cherche toujours à se procurer un supplément d’âme, un bibelot sur la cheminée, un tableau dans le salon : l’objet a changé, mais c’est le même philistinisme.
Éric Naulleau : Pour une raison très simple, le milieu médiatico-intellectuel ne tolère que les artistes sous uniforme. Quiconque n’est pas enrôlé dans le régiment de la bien-pensance est considéré comme un déserteur du progressisme, c’est-à-dire un suppôt de l’extrême droite, c’est-à-dire un fasciste, c’est-à-dire un nazi. Les idéologues qui font la loi dans ce milieu ne veulent voir qu’une seule tête et n’hésitent pas à couper celle qui dépasse pour obtenir l’effet voulu. Une situation dont sont bien conscientes les jeunes générations qui calibrent désormais leurs œuvres en fonction de ce que le politiquement correct du moment attend d’eux. Les démocraties s’alignent ainsi sur la même conception de la culture que les dictatures. Jusqu’au jour où, comme dans 1984 de George Orwell, plus personne ne connaîtra le sens du mot « liberté », chacun se soumettra aux ordres sans même en avoir conscience.
Le fossé entre culture populaire et culture élitiste se creuse-t-il ? Existe- t-il des tangentes ?
Patrice Jean : Il me semble. On assiste à un remplacement (lent et progressif) de la culture élitiste par la culture populaire. Il y a encore des zones de résistance (université, certains éditeurs, certains artistes, une partie des amateurs d’art), mais la vague du divertissement recouvre peu à peu la culture élitiste. Au reste, le mot même « d’élitiste » est détesté par la foule qui, si elle le pouvait, mettrait l’art élitiste au bout d’une pique. Il y a bien sûr des œuvres populaires qui égalent les plus grandes œuvres mais ce n’est pas loi du genre.
Éric Naulleau : Sylvain Tesson, déjà cité, vaut preuve vivante qu’une littérature exigeante peut trouver un vaste lectorat. Les formidables spectacles de Fabrice Luchini rapprochent semblablement le grand public des grandes œuvres du patrimoine littéraire. Deux preneurs de tangente, deux francs-tireurs de la culture dont le triomphe, l’un à l’écrit et l’autre à l’oral, repose sur le tranquille mépris d’une doxa où se mêlent la haine de la grandeur, le mépris du passé et le rejet de toute verticalité. Ce miracle pourrait hélas ne pas durer si l’école publique, surtout fréquentée par les classes populaires (les élites, pas folles les guêpes, ont placé leurs rejetons sous la protection de l’enseignement privé ou de quelques établissements d’excellence) continue de penser qu’il est moins important d’apprendre aux gamins à lire et à écrire que de les familiariser avec le monde merveilleux des drag-queens.
Sylvain Tesson, déjà cité, vaut preuve vivante qu’une littérature exigeante peut trouver un vaste lectorat. Les formidables spectacles de Fabrice Luchini rapprochent semblablement le grand public des grandes œuvres du patrimoine littéraire.
Éric Naulleau
Un certain nombre de manifestations jacklangiennes, comme la Fête de la musique ou le Printemps des poètes (cuicui), n’ont-elles pas eu comme conséquences, plutôt que de populariser l’art, de le dévaluer dans le tout-culturel ? Faudrait-il les supprimer ou, du moins, les saboter ?
Patrice Jean : L’art devient une sortie dominicale pour citadins désœuvrés. Or, il est plus poétique de se promener dans une forêt, sur un chemin perdu, que de déambuler entre des stands de poésie ; et celui qui reste chez lui à écouter Schubert n’a rien à envier à celui qui sue dans une foule pour applaudir des groupes plus ou moins intéressants. En réalité, l’art est ici au service de la foire à neuneu, on le transforme en prétexte à ce que les gens aient une connerie à faire, une sortie entre copains, une promenade du petit dernier, poussette comprise. Si on supprimait ces manifestations, l’art n’y perdrait rien, les fêtards et les dilettantes perdraient une occasion de draguer ou de se pinter la ruche.
Éric Naulleau : Déplorons au passage que la France se soit spécialisée dans l’exportation de ses pires produits : la Fête de la musique, le beaujolais nouveau ou la French theory dont les thèses nous reviennent en pleine figure sous la forme du wokisme. Le tout-culturel n’est pas seulement une dévaluation de la culture, il en représente la négation. La culture nécessite recueillement et solitude, la délimitation d’un espace sacré, salle de théâtre ou de cinéma, cabinet de lecture, musée à l’affluence strictement limitée, distinct du monde extérieur et protégé de ses nuisances. Elle ne saurait être la continuation de la fête à neuneu par d’autres moyens.
La féminisation du lectorat comme de tous les métiers de l’édition n’a-t-elle pas un impact plus important qu’on l’imaginerait sur la production littéraire actuelle ? Et dans quel sens, positif comme négatif ?
Patrice Jean : Le problème n’est pas le lectorat féminin (beaucoup de femmes sont de vraies « littéraires »), mais le lectorat qui lit des conneries et qui souhaite du kitsch et de la romance, ou des romans où les femmes sont merveilleuses et les hommes des crapauds. Les éditeurs s’alignent sur cette volonté des lectrices. C’est comme si les livres sentimentaux que lisait Emma Bovary remplaçaient, peu à peu, les romans de Flaubert. C’est une nouvelle littérature de genre, et en ce sens, elle est légitime ; mais la littérature réelle n’a que faire de la simplification du monde. La littérature est une méditation sur l’existence, pas un catéchisme.
Le problème n’est pas le lectorat féminin (beaucoup de femmes sont de vraies « littéraires »), mais le lectorat qui lit des conneries et qui souhaite du kitsch et de la romance, ou des romans où les femmes sont merveilleuses et les hommes des crapauds.
Patrice Jean
Éric Naulleau : Dans trois quarts des cas, le lecteur de roman est une lectrice. Le marché (les éditeurs) cherche donc à s’adapter en privilégiant les auteurs féminins et des livres à thématique féministe ou féminine – cette dernière notion restant malaisée à définir, la profession en privilégie volontiers des interprétations caricaturales. Toujours est-il que la féminisation de la chaîne du livre influe sans conteste sur l’actuelle production littéraire – il la redéfinit même en profondeur. Je vois approcher avec inquiétude le jour où je me sentirai aussi incongru dans une librairie que dans un salon de coiffure pour dames.
Nous échappons encore en France à la vogue des lecteurs soi-disant sensibles. Pensez-vous que nous ayons les anticorps nécessaires ou que nous sombrerons comme toujours dans la prochaine fièvre anglo-saxonne ?
Patrice Jean : Je pense que nous sombrerons dans cette fièvre. Comme pour chaque épidémie, il y aura d’abord quelques cas répertoriés (il y en a déjà eu un cet hiver). Un jour des écrivains de renom avoueront, par chic, par bêtise, avoir eu recours à des lecteurs sensibles. Alors, d’autres écrivains leur emboîteront le pas. On en viendra sans doute à montrer du doigt les écrivains qui refusent que des minorités sensibles relisent leur manuscrit. Ils seront considérés comme racistes, sexistes et d’extrême droite. Quand l’un d’eux aura le toupet de parrainer le Printemps des poètes, il est même possible que des romanciers, des libraires et des professeurs signent une pétition contre lui. Mais là, je suis sans doute trop pessimiste.
Éric Naulleau : Le pire n’est jamais certain. Sauf dans ce cas précis. Au rebours de leurs aînés, les jeunes générations ont intégré l’idée, au nom du Bien, que la censure est une pratique positive. Il est désormais interdit de ne pas interdire. Tout se passera donc comme prévu.
L’émission présentée par Augustin Trapenard, « La Grande Librairie », est devenue un sommet de flagornerie et de consensus assez inédit dans un pays de polémiques comme le nôtre. Le débat culturel est-il mort ? A-t-il été remplacé exclusivement par le débat politique et sociologique ?
Patrice Jean : Il y a davantage de disputes au sujet de la politique que sur la littérature. La politique est devenue un absolu. Quand on ne se bat plus pour l’art, c’est que soit cet art est mort, soit qu’il continue, dans l’indifférence, son cheminement. Je penche pour la deuxième hypothèse. Il y a encore, malgré tout, beaucoup de monde, en France, en Europe, qui ne vit que pour l’art. Les passionnés et les sectateurs n’ont pas disparu.
Éric Naulleau : Ancien chroniqueur d’« On n’est pas couché » et animateur de « Ça Balance à Paris », je crois être bien placé pour vous dire que le monde de la culture, dont le cuir est bien moins épais que celui de la politique, ne supporte plus que la génuflexion promotionnelle en guise de débat. Mais c’est tout de même une bonne nouvelle que d’apprendre la sortie chaque semaine de tant de chefs-d’œuvre inoubliables.
La dégradation de l’Éducation nationale n’a-t-elle pas pour conséquence de fournir aux créateurs un public de plus médiocre qualité, n’étant plus en mesure de recevoir une œuvre que sous le prisme du divertissement ou du message idéologique ? Ou pensez-vous qu’il s’agit là d’un facteur secondaire ?
Patrice Jean : C’est un facteur secondaire. Les diplômes n’ont pas grand-chose à voir avec la littérature, avec le cinéma, avec l’art, avec la musique. N’oublions pas que dans les siècles passés, le public pour la littérature était plus réduit qu’il n’est aujourd’hui. Là où je vous rejoins, c’est que le public qui aspire au seul divertissement ne rencontre plus beaucoup d’opposition. Les élites parlent même aujourd’hui de « trans genre littéraire » pour expliquer qu’un manga vaut un roman classique, elles ont peur de passer pour ringardes, méprisantes, en sorte qu’elles abandonnent le terrain. Il suffirait de quelques Léautaud pour que les médiocrités soient remises à leur place.
Les diplômes n’ont pas grand-chose à voir avec la littérature, avec le cinéma, avec l’art, avec la musique. N’oublions pas que dans les siècles passés, le public pour la littérature était plus réduit qu’il n’est aujourd’hui.
Patrice Jean
Éric Naulleau : C’est la mère de toutes les batailles, rien ne sera possible sans remettre l’école au centre du village. La nomination de Nicole Belloubet à l’Éducation nationale a malheureusement tué les minces espoirs nés de quelques décisions énergiques prises par Gabriel Attal. Notre système d’enseignement, et toute la civilisation qui se développe autour de lui, est une entreprise d’éloignement de la culture authentique, la mise en place d’une impossibilité d’y accéder. C’est tragique.
Y a-t-il un événement décisif dans l’histoire récente qui selon vous marquerait un changement de régime culturel ?
Patrice Jean : Les pétitions contre les écrivains comme Renaud Camus, Richard Millet ou Sylvain Tesson. Auparavant, la censure provenait des puissants, de la justice. Aujourd’hui, elle naît au sein même du « monde de la culture ». Qu’on n’aime ou non ces écrivains, ils ont une œuvre, et on ne fait taire aucun écrivain par l’intimidation, sauf si l’on est un fasciste, un nazi, un mafieux, un communiste, un Ernest Pinard, un Torquemada. Il n’y a pas d’alternative. Aucun Juste n’empêchera un écrivain d’écrire pour des raisons idéologiques. Je ne m’insurge pas contre les fascistes et les censeurs, ils ont des raisons de l’être, mais je préfère qu’on les désigne par leur nom (fascistes et censeurs) et non pas par les titres de gloire qu’ils se donnent : vigilants, vertueux, lanceurs d’alerte, etc.
Éric Naulleau : Le récent soutien apporté par la mairie écologiste de Grenoble à un spectacle intitulé « Les copains d’en bas, comment vivre au quotidien à proximité d’un point de deal ? » Le refus de Jean-Luc Mélenchon de condamner les incendiaires d’écoles et de bibliothèques durant les émeutes de juin dernier.
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L’affaire Tesson, contrairement aux précédentes affaires, qui rythment désormais la vie culturelle nationale comme un rituel jeu de massacre, n’a pas suscité la même unanimité que les précédentes. Était-ce juste parce qu’il s’agissait de la mauvaise cible ou bien le charme de ce rituel est-il en passe de s’essouffler ?
Patrice Jean : Non, il ne s’essouffle pas ! Si l’opération a connu quelques (relatifs) ratés, c’est que Sylvain Tesson est un écrivain populaire. En outre, à part quelques amitiés à droite, il n’avait rien écrit qu’on peut lui reprocher. Les pétitionnaires ont chassé une mauvaise proie : il n’y avait pas assez de graisse scandaleuse pour le rôtir à point. Mais j’ai été très surpris par l’intensité de cette haine qui se croit innocente, une haine autorisée, encouragée, récompensée.
Éric Naulleau : Sylvain Tesson a immédiatement été défendu par quelques représentants de l’ancien monde, ceux qui possèdent encore les anticorps capables de combattre les délires contemporains. Nous sommes appelés à disparaître les uns après les autres. Qu’on ne s’y trompe pas, la maladie triomphera un jour, c’est juste une question de temps.

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