La culture, évidemment, n’a jamais été complètement libre. Les créateurs ont toujours dû composer avec le public, les mécènes et le pouvoir, et souvent dû s’imposer contre le public, en dépit des mécènes ou malgré les menaces du pouvoir. En France, nation non foncièrement ethnique, contrairement à l’Allemagne, la culture, et spécialement la littérature, a entretenu des liens étroits avec le pouvoir, ou plutôt l’inverse : c’est- à-dire qu’il a fallu créer une unité de peuples divers en élaborant une culture commune, imposer une langue par des chefs-d’œuvre, et qu’à s’obstiner à séduire ses populations, la France a fini par séduire celles qui l’observaient par-delà ses frontières. C’est ainsi que son impérialisme fut moins maritime ou continental que spirituel et que de Chrétien de Troyes à Malraux en passant par l’Académie, Versailles, Chateaubriand ou Hugo, l’identité française était affaire d’intelligence politique, de messianisme religieux ou révolutionnaire et de génie littéraire.
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La culture contemporaine sinistrée
Sartre et Camus, Serge Gainsbourg, Deleuze et Foucault, Soulages, Louis de Funès, La Nouvelle Vague : le rayonnement culturel français s’est dissipé après tous ces noms. Aujourd’hui, à part Michel Houellebecq, la French touch, Marion Cotillard et Jean Dujardin, nous n’avons plus tant de figures à exporter. L’Amérique, comme le Français moyen, comme tout le monde serait-on tenté de dire, éprouve surtout une nostalgie pour la France des années 50 (voir le succès d’Amélie Poulain, de La Môme, du très parisien 10 %, d’Emily in Paris). On reste séduit par son charme passé plutôt que par sa capacité d’innovation et, de grande faiseuse de modes, la France a régressé au rang de vedette déchue condamnée à fredonner ses vieux tubes, un déclassement qui n’arrange pas sa crise identitaire et morale. L’innovation artistique comme l’énorme machine à subventionner se trouvant aujourd’hui prise en otage par des idéologues et des demi-habiles, c’est partout le règne de la contrefaçon et de la fausse monnaie et une bonne partie de la création contemporaine est ainsi divisée entre parodies modernistes, provocations pompières qui au lieu de les choquer font bailler les spectateurs, et illustrations scolaires du catéchisme progressiste avec des méchants flics fachos et des gentils Maghrébins ou transsexuels montrant aux beaufs blancs comment résoudre une enquête ou gérer un pays.
On reste séduit par son charme passé plutôt que par sa capacité d’innovation et, de grande faiseuse de modes, la France a régressé au rang de vedette déchue condamnée à fredonner ses vieux tubes, un déclassement qui n’arrange pas sa crise identitaire et morale.
Devant de si faibles perspectives, un réflexe passéiste, muséal, patrimonial, s’est emparé de bon nombre de nos compatriotes, que l’on comprend aisément, mais qui ne contribue pas non plus à faire renaître la fécondité de la création française. En somme, soit on rejoue Molière, soit on déguise Molière en racaille, soit on décrète que le rap équivaut à Molière, mais en attendant, peu de monde s’intéresse au nouveau Molière.
Histoire d’un malentendu
Sauf nous, évidemment. Mais il faut bien admettre qu’être étiqueté (et revendiqué) comme un magazine conservateur ne facilite pas les choses et qu’il nous faut souvent œuvrer en milieu hostile. Quand nous ne nous montrons pas agressifs envers une saloperie survendue, nos éloges-mêmes peuvent être interprétés comme des agressions par ceux qui s’effraient de nous être associés en les acceptant. Dieu sait pourtant comment nous sommes sympathiques, délicats, raffinés et tolérants. Détestant l’asservissement de l’art par l’idéologie, il n’a jamais été question pour nous d’enrégimenter personne dans nos pages culture, et même, d’ailleurs, d’y faire de la politique. Ce que l’on reproche à la gauche, en sus de son égalitarisme, c’est sa manie de la confusion des plans : d’avoir une vision religieuse du politique (elle veut faire le salut du peuple même en dépit du peuple au lieu de se contenter de l’administrer – mais c’est qu’elle manque de foi authentique), et politique du culturel (au point qu’elle ne résiste jamais très longtemps à formater l’art en fonction de ses dogmes idéologiques). Nous qui voyons les choses en relief, nous n’avons aucun problème à considérer le problème esthétique en son ordre et à admirer Aragon et Céline sans éprouver le besoin de nous en excuser à chaque phrase.
Le culturel contre la culture
La prise en otage de la culture au sein-même du milieu culturel et par les « acteurs du culturel » eux-mêmes est un paradoxe typique de notre époque. Non seulement certains des meilleurs écrivains français des dernières décennies ont subi systématiquement des procès pour déviance idéologique non par des instances religieuses ou morales mais bien par des auteurs de gauche, généralement médiocres et inconnus (l’affaire Tesson en étant le dernier écho), non seulement cet état de fait, comme rapporté dans le livre de Muriel de Rengervé sur l’affaire Millet (L’Affaire Millet, Léo Scheer, 2016) est bien perçu, à l’étranger, comme une soviétisation de Saint-Germain-des-Prés, mais encore une censure diffuse et permanente s’exerce de mille manières indirectes contre la création et par les leviers-mêmes qui seraient censés la soutenir.
La prise en otage de la culture au sein-même du milieu culturel et par les « acteurs du culturel » eux-mêmes est un paradoxe typique de notre époque.
Louis Calaferte (1928-1994), immense écrivain et dramaturge aussi mystique que libertaire, venait chercher ses prix sans un mot de remerciement considérant que le système des prix et des subventions avait fini par instaurer en France une censure à rebours. Lorsque la plupart des professionnels bénéficient d’aides de l’État, il suffit à l’État de refuser ses aides à une compagnie non-conforme pour l’écraser sous le poids d’une concurrence financée.
Haine du génie
Le putsch de la gauche sur les milieux culturels et universitaires date du lendemain de la Seconde Guerre Mondiale et pour des raisons assez fallacieuses, comme le rappelait Michel Houellebecq dans une conférence magistrale donnée en Argentine en 2017. L’un des ennuis de cette emprise idéologique, en plus de réduire l’appréhension et les ambiguïtés du réel à un manichéisme socio-économique pour ado de fond du bus, c’est la névrose égalitariste au fondement de l’éthos de gauche, laquelle entre en contradiction avec la défense du génie artistique. En effet, Beethoven comme Baudelaire sont un scandale pour les égaliseurs, le génie représentant à la fois une bénédiction pour tous et la discrimination la plus absolue et irréductible qu’on puisse concevoir, et en cela, le plus violent désaveu possible du fantasme égalitaire.
Le putsch de la gauche sur les milieux culturels et universitaires date du lendemain de la Seconde Guerre Mondiale et pour des raisons assez fallacieuses, comme le rappelait Michel Houellebecq dans une conférence magistrale donnée en Argentine en 2017.
La gauche a également pris la culture en otage de ce fantasme, des tas de jeunes gens s’imaginant depuis trente ans une vocation artistique alors qu’ils ne sont appelés que par le lustre grossier de la mythologie progressiste en fonction de laquelle leur droit à l’expression est devenu aussi sacré que le respect de leurs complexes et leur droit de vote. Cette inflation de médiocrité a encore bénéficié de la déconstruction de tout critère d’évaluation objectif à la suite des avant-gardes du XXe siècle, comme si l’on payait d’une gueule de bois collective leur formidable ivresse. En face de cette menace de gauche, une droite soit cynique soit débile a encore aggravé la situation en renforçant la légitimité usurpée de ses adversaires. À l’instar d’un Sarkozy sortant de Disneyland pour annoncer son remariage, cette droite finit toujours par complexer devant une gauche qui se croit cultivée pour avoir couché avec des Enthoven. Résultat : quand la culture n’est pas prise en otage par l’idéologie, elle l’est par la censure que le nombre exerce sur la sainte exception.
La musique Pop à la baguette
À notre niveau, nous avons pu mesurer de manière sensible les pressions sur la culture, au point d’avoir parfois l’impression d’exercer notre métier à la limite de la légalité (la cave où nous travaillons renforçant encore cette sensation d’activité clandestine). Les groupes de rock ou pop français refusent systématiquement nos interviews, sans doute essentiellement en raison d’une sociologie particulièrement puérile, conformiste et inculte. S’adressant eux-mêmes à un public d’ados netflixés, ces rockeurs timorés s’effraient aussi beaucoup, comme certains nous l’ont avoué, de devoir subir un « shitstorm » (littéralement « tempête de merde », en fait un harcèlement sur Internet mené par quelques cas sociaux et lycéens obèses) pour s’être commis dans un magazine de droite. En revanche, nous n’avons presque jamais subi de refus de la part d’artistes de musique du monde, de jazzmen, ou de musiciens étrangers (à quelques exceptions près comme Archive ou Baxter Dury), en somme d’adultes œuvrant dans des réseaux relativement indépendants ou éloignés de la chappe de plomb nationale.
À notre niveau, nous avons pu mesurer de manière sensible les pressions sur la culture, au point d’avoir parfois l’impression d’exercer notre métier à la limite de la légalité (la cave où nous travaillons renforçant encore cette sensation d’activité clandestine).
Si les Slovènes de Laibach nous offrirent un vaste entretien, en revanche, on le leur reprocha au moment de chercher des dates pour leur tournée française, rétorsion mafieuse d’autant plus absurde quand on sait le goût des pionniers de l’industriel pour la provocation et l’ambiguïté. Bénéficiant d’ordinaire des projections presse, nos journalistes peuvent être refusés pour raisons politiques et il arrive même que certains attachés de presse s’opposent à ce que les réalisateurs qu’ils sont censés promouvoir nous reçoivent, renversant totalement la raison d’être de leur métier. D’autres au contraire nous soutiennent en reconnaissance de la qualité de notre travail.
La voix unique
Il est rare que des écrivains refusent d’apparaître interviewés dans nos pages. Même si Jean-Paul Hirsch des éditions POL se vantait sur France Inter, en septembre dernier, de ne pas envoyer de livres aux médias de droite ou « un peu bizarres comme L’Incorrect et d’autres », nous ne rencontrons normalement pas d’obstacle et l’éditeur historique de Renaud Camus et Richard Millet fait figure d’exception. En général plus cultivé que le chanteur à bonnet, acné et sweats à capuche, l’écrivain sait que 90 % de ses maîtres seraient aujourd’hui déclarés indésirables dans les agoras culturelles certifiées conformes. Bon, il arriva quand même que certains, très à gauche, nous demandent de ne laisser aucune trace Internet de l’entretien qu’ils nous avaient accordé, toujours par peur des « shitstorms », ce danger mortel des années 2020 capable de limiter la liberté d’expression autant que la peur du goulag. Quoi qu’il en soit, l’ambiance est beaucoup plus civilisée. Et s’il y a refus, cela peut se passer au téléphone, comme ce soir où son attachée de presse m’ayant transmis son numéro pour que je la convainque, je conversais avec cette autrice de gauche homosexuelle pro-GPA qui ne se voyait pas interviewée dans nos pages mais était touchée par notre intérêt pour son travail. Comme elle me rappelait nos divergences, je lui exposais comment cela ne nous empêchait pas de parler de son roman (pas spécialement politisé). « Je comprends, c’est pour avoir l’air tolérant ? », me répondait-elle. Avoir l’air. Alors qu’il n’y a que nous qui nous intéressons à toute œuvre indépendamment de la biographie de son auteur, comme à l’époque structuraliste, et qui subissons l’intolérance des autres.
Charmes de la diversité
Il faut noter que nous n’avons jamais eu de problème avec les artistes « racisés ». Ne craignant ni shitstorm ni mauvaise réputation dans les salons bourgeois parisiens, un Abdel Raouf Dafri ou un Cédric Ido, mais encore plusieurs musiciens mis en avant dans nos pages, non seulement n’ont aucun problème à échanger sur leur travail dans un magazine conservateur, mais peuvent même nouer avec nous des liens de véritable échange intellectuel.
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Étant donné leur couleur de peau, ces artistes craignent peu la reductio ad hitlerum, considèrent a priori qu’il y a plus blessant qu’un shitstorm dans l’existence, et ont connu, par chocs culturels, des contrastes idéologiques plus terrifiants que celui que nous pouvons éventuellement représenter à leurs yeux. Cette expérience prouve que si tout un système s’est emparé de la culture pour la mettre au pas d’un progressisme débile, coercitif, primaire et promis à la catastrophe, son principal allié n’est même pas tant l’ignorance dont font preuve la plupart de ses salariés directs ou indirects, mais, comme toujours, la lâcheté générale. Puisse ce dossier fournir un peu de lucidité sur la situation et de carburant au courage.





