La France est-elle visée en particulier par la Russie de Vladimir Poutine ?
Pour Poutine, l’ennemi principal reste les États-Unis. En Europe, la France est une cible de choix du fait de sa place au Conseil de sécurité de l’ONU et de son poids géopolitique et militaire, surtout en Afrique. On vient de le voir suite aux vœux d’Emmanuel Macron aux armées, lors desquelles il a annoncé qu’il livrerait davantage de missiles SCALP aux Ukrainiens. Cette déclaration a donné lieu à une réaction immédiate du Kremlin, avec notamment la diffusion d’une rumeur concernant la mort de mercenaires français dans des bombardements russes en Ukraine.
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La France est-elle le ventre mou de l’Europe par où l’influence russe pourrait s’introduire ?
Sur le plan économique, l’Allemagne est évidemment la plus vulnérable. Cela dit, en ce qui concerne la culture, la France connaît depuis longtemps des élans russophiles. Les services russes ont beaucoup cultivé ce romantisme, avec l’organisation d’expositions par exemple.
Comment s’est déroulée la confrontation entre notre pays et la Russie en Afrique ?
Poutine a commencé son implantation en Afrique assez longtemps avant la guerre ukrainienne, pour retrouver l’influence qu’a pu y avoir l’URSS, notamment dans les pays francophones. Cet ancien lieutenant- colonel du KGB est imprégné de l’héritage soviétique.
Vladimir Poutine a d’abord visé la Centrafrique. On peut penser que ce pays ne pèse rien, qu’il est ruiné et anarchique. De fait, nous n’y étions pas présents pour des questions économiques, mais pour des raisons géopolitiques, afin de protéger cet État en première ligne face à la menace de Kadhafi qui voulait étendre son influence sur toute l’Afrique. En 2013, la guerre civile centrafricaine s’aggrave et fait courir des risques de génocide. La France y intervient donc dans le cadre de l’opération Sangaris. Entre-temps, nous étions intervenus au Mali pour empêcher les djihadistes de prendre le pouvoir avec Serval puis Barkhane.
On peut penser que ce pays ne pèse rien, qu’il est ruiné et anarchique. De fait, nous n’y étions pas présents pour des questions économiques, mais pour des raisons géopolitiques, afin de protéger cet État en première ligne face à la menace de Kadhafi qui voulait étendre son influence sur toute l’Afrique.
Patrick Forestier
Quand l’opération Sangaris s’est arrêtée en 2016, les Russes ont pris petit à petit notre place en Centrafrique, avec la bénédiction de l’ONU par-dessus le marché ! Wagner a fourni des armes et a formé les troupes centrafricaines, introduisant au passage le french-bashing. Ensuite ça a été le Mali, puis le Burkina Faso. Évidemment, il n’y a jamais eu de combats directs entre Français et Russes. C’est une guerre hybride, Paris et Moscou se sont affrontés par Africains interposés. Le système russe en Afrique est celui du troc : on protège la présidence et le régime contre des matières premières.
Dans votre ouvrage, vous établissez une continuité profonde entre l’URSS et le pays de Poutine. Malgré tout, d’un point de vue économique, politique et militaire, la Russie actuelle fait pâle figure face à sa grande sœur… Doit-on craindre la Russie de Poutine autant que la Russie soviétique ?
La Russie de Poutine est certainement plus dangereuse que celle de Brejnev, oui. Depuis une dizaine d’années, Poutine s’est livré à des actions militaires que les Soviétiques n’avaient jamais tentées en Europe. Il y avait le rideau de fer, chacun était à sa place de son côté.
Tous les états-majors européens se préparent aujourd’hui au pire avec la Russie. Les Européens avaient totalement décroché du point de vue des budgets de défense après la chute du mur. On a aujourd’hui en Europe des armées-croupions, avec à peine quelques beaux restes. L’Allemagne a eu un sursaut avec son enveloppe de mille milliards après l’invasion en Ukraine, mais il ne se concrétisera pas avant des années. Elle ne peut pas aligner trois brigades, et s’est déclarée incapable de poster des troupes pour sécuriser les pays baltes avant trois ou quatre ans. Poutine met son argent dans l’armement, pas nous.
Tout de même, aussi bien chez ceux qui soutiennent Poutine que chez ceux qui s’y opposent, n’existe-t-il pas en Europe une tendance à surestimer la puissance de la Russie ? Les Européens ont-ils réellement besoin des Américains pour gérer cette menace ?
Si l’Europe de la défense pouvait se faire, je serais ravi, mais la guerre, c’est du réalisme. Dans la guerre, il y a un gagnant et un perdant, il n’y a rien au milieu. Les Européens sont désunis, jouent à la cigale depuis trop d’années. Il se trouve que la période actuelle du conflit est très difficile pour les Ukrainiens, alors que les Russes, comme ils l’ont toujours fait dans l’histoire, n’hésitent pas à sacrifier leurs hommes en très grand nombre. Aujourd’hui, il n’y a personne pour ne pas prendre au sérieux la menace russe en cas d’effondrement de l’Ukraine.
Si l’Europe de la défense pouvait se faire, je serais ravi, mais la guerre, c’est du réalisme. Dans la guerre, il y a un gagnant et un perdant, il n’y a rien au milieu.
Patrick Forestier
Si les Européens sont des cigales depuis tant d’années, n’est-ce pas par une confiance excessive dans la fourmi américaine ? Une Europe autonome ne serait-elle pas automatiquement plus responsable ?
Il me paraît pour le moins hasardeux de penser que sous-prétexte que l’on serait opposé aux Russes, on serait sous la coupe américaine. La géopolitique est plus subtile que cela…
Les pays d’Europe de l’Est sont pourtant hostiles à l’autonomie stratégique européenne car selon eux, elle les éloigne du protecteur américain face à la menace russe…
Effectivement, ces pays n’ont pas confiance dans une Europe qui aujourd’hui – aujourd’hui je le répète, pas forcément demain – est incapable de les protéger. Depuis le début du conflit, l’Europe a été incapable de fournir un million d’obus aux Ukrainiens, qui sont à peine suffisants pour trois mois de guerre. Nous n’avons pas non plus pu livrer des cartouches, nous n’avons qu’une poignée de canons à longue portée… Le problème est purement technique. Ayons la masse, l’industrie et des armées plus puissantes, et personne n’ira acheter américain.
Justement, pensez-vous que face à l’agression russe, la réaction européenne a été à la hauteur ?
Politiquement, à part en Hongrie et en Slovaquie, l’Europe a répondu par l’unité à cette agression. Ce n’est pas parfait, mais les herbivores européens d’il y a deux ans se sont aiguisés les dents. Les pays neutres comme la Finlande et la Suède se sont précipités dans l’OTAN face à la menace russe. Poutine a écrit en 2021 ses objectifs, qui sont ceux d’un deuxième Yalta, d’une partition de l’Europe entre zone occidentale et zone sous influence russe.
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Cette politique expansionniste a-t- elle été préparée de longue haleine par Poutine ou s’est-elle construite par opportunisme ?
Cette logique, qui cherche à revenir a minima aux frontières de l’URSS, était déjà à l’œuvre lors de la guerre en Géorgie en 2008. Au cours des années, Poutine a souvent exprimé clairement ses visées expansionnistes, parlant par exemple régulièrement de l’écroulement de l’URSS comme de « la plus grande catastrophe géopolitique de l’histoire ». Cette politique est assumée. Les Européens étaient les seuls à ne pas vouloir voir.

POUTINE CONTRE LA FRANCE, PATRICK FORESTIER, Le Cherche midi, 352 p., 21 €





