Délice inclassable
LE FILS DU COIFFEUR, GERBRAND BAKKER, Christian Bourgois, 340 p., 22 €
Pour une fois, nous vous suggérerons de commencer ce livre par la fin. Gerbrand Bakker, l’auteur mondialement connu de Là-haut tout est calme, a inséré dans son livre une page finale de « décharge », où il explique qu’il a fait ses recherches tout seul sur Internet et qu’il ne remercie donc personne sauf Internet, à rebours de cette exaspérante manie anglo- saxonne – et aujourd’hui devenue française – de remercier la Terre entière à la fin d’une fiction. Une fois ce plaisir savouré, vous lirez le roman, qui en vaut la peine : c’est l’histoire inclassable de Simon, un coiffeur pour hommes d’Amsterdam, gay, passablement dilettante, successeur de son père disparu. Sa mère l’embringue dans son association d’assistance aux handicapés, un écrivain s’incruste dans son salon pour le regarder travailler ; et c’est ainsi que se développe un petit univers romanesque dépaysant, improbable, inclassable, sur la crête entre drame sans pathos et comédie de mœurs. Jérôme Malbert

Fable Marmoréenne
LES DERNIÈRES RÊVERIES D’AKKAD, ÉDOUARD BUREAU, Le Cherche-Midi, 256 p., 19,50 €
À la suite du Saint-Ex de Citadelle (un monument pour initiés), Édouard
Bureau nous offre un roman antique et orientalisant pour mieux viser l’atemporel et constituer un genre de « miroir du prince » comme on en écrivait il y a fort longtemps, c’est-à-dire un manuel initiatique élaborant la figure du souverain idéal. Dans Les Dernières Rêveries, c’est Ur-Samhu, le vieux précepteur du nouveau prince, qui se confie à lui la veille de son couronnement, lui révélant les arcanes de l’existence et les péripéties de la sienne au cours d’une journée solennelle. On peut trouver tout cela terriblement suranné, sentencieux et emphatique, et c’est le risque couru par Bureau avec un tel projet, mais on peut aussi se laisser prendre par cette langue élégante et ces images fertiles, et puis reconnaître que dans une époque à la fois puritaine, hystérique et moralement confuse comme la nôtre, ce genre de fable marmoréenne proposant le secours d’une morale supérieure et tragique relève des premières nécessités. Romaric Sangars

Hybride et inégal
LE VOYAGE DU SALEM, PASCAL JANOVJAK, Actes Sud, 200 p., 19,90 €
Le 17 janvier 1980, le pétrolier Salem, sous pavillon libyen, 200 000 tonnes de pétrole à bord, faisait naufrage au large du Sénégal à la suite d’un incendie. Bizarrement, l’équipage s’est enfui en emportant tranquillement ses valises, et il n’y a pas eu de marée noire. Mais où est passé le pétrole ? Cette affaire, célèbre dans les annales de la fraude maritime, a inspiré à l’écrivain suisse Pascal Janovjak un livre à plusieurs fils : il raconte l’affaire du Salem du point de vue de ses malicieux instigateurs, puis du point de vue d’un des marins embauchés pour la traversée, puis du sien propre, comme un regard porté sur le texte en train de s’écrire. Si cette alternance confère au livre le charme d’un objet littéraire hybride, bigarré, inclassable, les trois facettes sont d’un intérêt inégal, la narration du marin et les méditations familiales/philosophiques de l’auteur au temps du Covid faisant pâle figure auprès du premier récit, avec ses affairistes véreux et son scénario de film d’arnaque à peine croyable. Bernard Quiriny

Un joli coup d’essai
PARFOIS L’HOMME, SÉBASTIEN BAILLY, Le Tripode, 192 p., 17 €
Il y a quelque chose d’un projet à la Georges Pérec dans ce premier roman du
rouennais Sébastien Bailly : embrasser le destin de l’homme dans une sorte de vision panoptique, à la fois universelle et intimiste, triviale et métaphysique. Le roman se compose d’une centaine de miscellanées, autant de tentatives d’épuisement des possibilités du destin : l’homme sera ainsi promu à tous les avenirs possibles, à toutes les déceptions, à tous les chemins de traverse. Autant de moyens pour l’auteur d’aiguiser son style, d’affirmer une langue qui fait souvent mouche, avec un humour lointain et une certaine science de la synthèse à froid. Un seul bémol, cette tentation moralisatrice qui frappe parfois le texte, et l’écarte de son point de vue démiurgique : Bailly ne peut s’empêcher parfois de céder à l’air du temps, et de donner quelques leçons sur la condition masculine ou sur les méchants anti-vax, là où le texte aurait gagné, au contraire, à conserver une ligne rigoureusement descriptive, celle d’un bréviaire d’entomologiste. Un joli coup d’essai malgré tout. Marc Obregon

Un premier roman audacieux
LA DESCENTE À LA PLAGE, ALEXIS DE MOUILLAC, Buchet-Chastel, 158 p., 17 €
Ile de Panarea, dans la mer Tyrrhénienne, entre Lipari et Stromboli. Dario se réveille, la gorge sèche, sans rien à boire. L’eau du robinet est coupée. Alors il sort, direction la supérette. Fermée. Puis le bar du Cincotta, qui n’a pas une bouteille à lui vendre. Et ainsi de suite, comme les étapes d’une « descente vers la plage » rythmée par les rencontres avec des figures de l’île… Le prétexte a l’air maigre, et le faible capital sympathie du narrateur n’aide guère au début à se passionner pour sa quête d’une bouteille d’eau. Le roman étant très bref (mise en page aérée, titres de chapitre en pleine page pour gagner de l’épaisseur), on pousse quand même, et on fait bien : la descente n’est pas seulement topographique, l’ambiance devient hallucinée, le texte se disloque, la fournaise de l’île tourne au feu mythologique, le récit un peu trivial du début, à la scène eschatologique. Pas totalement abouti mais surprenant, ce premier roman presque expérimental mérite le coup d’œil. Bernard Quiriny






