Le 8 mai 1953 s’ouvre la dernière phase de la guerre d’Indochine, quand le général Navarre est nommé à la tête du corps expéditionnaire français en Extrême-Orient (CEFEO) en remplacement de Raoul Salan. Le conflit dure alors depuis sept ans, et a abouti à la fois à l’impasse militaire et au flou politique. Commencé en 1946 comme une guerre de reconquête coloniale contre le Viêt Minh, il se transforme peu à peu, à mesure que la guerre froide devient l’enjeu majeur de la géopolitique mondiale, en une croisade anticommuniste. Les étapes de ce revirement sont d’abord la victoire de Mao en Chine en 1949 et l’éclatement de la guerre de Corée l’année suivante. Alors que la Chine soutient de plus en plus massivement le petit frère vietnamien, les États- Unis, dans le cadre de leur stratégie d’endiguement du communisme, financent à leur tour la France pour éviter un basculement de l’ensemble de l’Extrême-Orient.
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Dans ce cadre, la France se retrouve embourbée dans une guerre ambiguë, sans objectif précis. Son but n’est pas de maintenir sa tutelle sur l’Indochine, puisque dès 1949 elle a accordé l’indépendance aux trois pays qui la composent : le Laos, le Cambodge et le Vietnam. Quant à l’anticommunisme, il est surtout utilisé pour convaincre les États-Unis de s’impliquer et ainsi soulager des finances asphyxiées, mais ne soulève pas véritablement l’enthousiasme de la population ni de la classe politique. Le sentiment dominant en 1953 en métropole par rapport au conflit est la lassitude.
D’autant plus que sur le terrain, malgré de violents combats et de belles victoires françaises, aucune évolution majeure n’a eu lieu depuis 1950. Depuis la défaite de la RC 4 cette année-là, le Viêt Minh contrôle la majorité du nord du pays, le Tonkin, où le CEFEO ne maîtrise quasiment que le delta du Fleuve rouge, zone la plus urbanisée au cœur de laquelle trône Hanoï.
Quant à l’anticommunisme, il est surtout utilisé pour convaincre les États-Unis de s’impliquer et ainsi soulager des finances asphyxiées, mais ne soulève pas véritablement l’enthousiasme de la population ni de la classe politique.
Au Sud, la France a globalement la main mais la guérilla reste présente dans les territoires les plus isolés. Déloger le Viêt Minh du Tonkin, frontalier de la Chine, ressemble en 1953 à un mirage, et c’est bien avec la consigne de « trouver une porte de sortie honorable » que Navarre est bombardé à la tête des forces françaises en Indochine.
Fin juillet 1953, le « plan Navarre » est approuvé par le pouvoir politique. Il doit amener le Viêt Minh à la table des négociations en position de faiblesse, selon un déroulé en deux étapes : lors de la campagne 53/54, adopter une attitude strictement défensive au Tonkin et porter ses efforts sur le Sud pour le nettoyer de la guérilla, puis dans un second temps, en 54/55, profiter des effectifs libérés au Sud pour porter des coups décisifs au Nord et briser le moral vietminh. Sur le papier, l’idée est séduisante. Mais elle sous-estime sévèrement le potentiel offensif des troupes du général Giap et la confusion de son application va mener au désastre de Diên Biên Phu.
C’est en effet dans le cadre de ce plan Navarre qu’est décidée, courant novembre 1953, l’occupation de la vallée de Diên Biên Phu, loin dans les terres contrôlées par le Viêt Minh au nord-ouest du pays, à la frontière laotienne. Cette vallée de 17 kilomètres de long et de 5 à 7 de large est un point de passage obligé vers le Laos, où Navarre craint que le Viêt Minh tente une offensive. La France doit l’empêcher pour sauvegarder sa crédibilité de protecteur des États héritiers de l’Indochine. Par ailleurs, Navarre pense avec Diên Biên Phu planter une épine dans le pied de Giap et ainsi le détourner d’une potentielle offensive de printemps sur le delta du Fleuve rouge, véritable enjeu du conflit. Enfin, et la désignation d’un cavalier – le colonel de Castries – pour commander le camp l’indique clairement, la vallée doit servir de base pour les futures offensives de la campagne 54/55.
C’est en effet dans le cadre de ce plan Navarre qu’est décidée, courant novembre 1953, l’occupation de la vallée de Diên Biên Phu, loin dans les terres contrôlées par le Viêt Minh au nord-ouest du pays, à la frontière laotienne.
Ces objectifs disparates et relativement contradictoires, Diên Biên Phu devant à la fois être une base offensive et défensive, vont se heurter à la clarté de la vision de Giap. Quand les paras français occupent la cuvette à partir du 20 novembre 1953, le général en chef de l’Armée populaire vietnamienne comprend immédiatement l’opportunité qui s’offre à lui. En brisant le camp retranché, Giap veut porter un choc psychologique majeur à l’opinion publique adverse et sortir définitivement les Français de la guerre. À l’hiver 1953, il s’apprête donc à lancer l’essentiel de ses divisions sur la vallée en sachant que tout le conflit s’y joue, alors que le CEFEO ne prend pas la mesure de la confrontation à venir.
Ces objectifs disparates et relativement contradictoires, Diên Biên Phu devant à la fois être une base offensive et défensive, vont se heurter à la clarté de la vision de Giap.
Le plan de Giap a par ailleurs l’ingéniosité d’être coordonné à l’agenda diplomatique international. Ainsi, suite au décès de Staline en 1953, à l’arrivée au pouvoir de Dwight Eisenhower ainsi qu’au cessez-le-feu en Corée la même année, l’heure est à la reprise du dialogue entre les deux blocs. En janvier-février 54 se tient à Berlin, entre d’un côté les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France et de l’autre l’URSS, un sommet qui balaye les grands sujets internationaux du moment, et notamment la guerre de Corée et d’Indochine. Si aucune décision majeure n’en émerge, y est fixé un nouveau rendez-vous au printemps à Genève, où sera aussi conviée la Chine. S’il devra officiellement surtout y être question de la Corée, les Vietnamiens savent qu’un certain nombre d’hommes politiques français veulent y mettre à l’ordre du jour la question indochinoise. Giap retarde ainsi vraisemblablement son offensive pour la faire coïncider peu ou prou avec la conférence de Genève.
Le plan de Giap a par ailleurs l’ingéniosité d’être coordonné à l’agenda diplomatique international. Ainsi, suite au décès de Staline en 1953, à l’arrivée au pouvoir de Dwight Eisenhower ainsi qu’au cessez-le-feu en Corée la même année, l’heure est à la reprise du dialogue entre les deux blocs.
Cette concordance des dates plante le clou dans le cercueil de l’Indochine française. La bataille est lancée le 13 mars, elle dure 57 jours. Le 26 avril, alors que Giap s’apprête à donner le coup de grâce, s’ouvre le sommet de Genève, auquel le siège de Diên Biên Phu donne d’emblée des airs de conférence de la paix. Aux yeux de tous, la chute du camp le 7 mai signe la fin de la guerre, puisque le Viêt Minh tient sa victoire au moment même où l’on parlemente, et ce bien que l’essentiel du dispositif français en Indochine soit intact. Car les combats de Diên Biên Phu, situés loin du delta et n’engageant jamais qu’une portion réduite du corps expéditionnaire, ont certes affaibli le potentiel stratégique français mais ne l’ont pas anéanti. Cette bataille revêt d’abord une importance symbolique, ce qui lui donne, appuyée par une conjoncture favorable, tout son poids diplomatique.
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Finalement, l’éloignement de l’Indochine, la disproportion entre le coût du conflit et les moyens limités d’une métropole encore en reconstruction, et l’absence de buts de guerre définis rendaient la position française particulièrement vulnérable. La moindre défaite d’ampleur signifiait, en 1953, l’abandon d’une guerre que plus personne ne soutenait ni ne comprenait vraiment. Diên Biên Phu fut cette défaite. Les accords de Genève qui en résultent divisent le Viet Nam en deux zones de regroupement militaire, avec les forces du Viêt Minh au Nord et le CEFEO au Sud, ce dernier devant bientôt l’évacuer. Un référendum est prévu en 1956 pour réunifier le pays. Les autorités du Sud, de peur d’être avalées par les communistes, empêchent sa tenue dès 1955 ce qui entraîne la reprise des hostilités. Mais cette fois, c’est Washington et non Paris qui fait barrage à Hô Chi Minh, dans une zone aux enjeux trop lourds pour être gérés par quiconque d’autre que la superpuissance américaine.





