Le principal objet de l’histoire est de préserver les vertus de l’oubli, et d’attacher aux paroles et aux actions perverses la crainte de la postérité et l’infamie. » Que cette gageure tacitienne sonne curieusement à nos oreilles postmodernes, tous bords politiques confondus, tant la morale a été attaquée par les philosophies du soupçon, tant elle est maintenant repoussée par ceux-là mêmes qui devraient la défendre.
À la minutie des faits, cet esthète mi-peintre mi-metteur en scène préfère les grands tableaux dramaturgiques, polarisés entre l’extrême noblesse et l’extrême avilissement
Dans un essai passionnant, l’académicien Xavier Darcos, ancien ministre et spécialiste du monde latin, propose justement de mettre en regard notre époque avec les leçons de l’historien romain, en tant qu’il se fait penseur et moraliste dont l’œuvre serait un miroir de vérités universelles. Car c’est dans un contexte nihiliste similaire au nôtre que Tacite se lance dans la rédaction de ses deux monuments historiques, les frénétiques Histoires (parues en 108 et consacrées aux Judéo-Claudiens) puis les démonstratives Annales (publiées en 117 et consacrées à Néron puis aux Flaviens). Il est alors un administrateur accompli : né vers 58 dans la région de Narbonne, possiblement à Vaison-la-Romaine, cet aristocrate provincial a accompli avec brio le cursus honorum, étant successivement questeur, édile, prêteur puis consul, sénateur proche des Antonins (Trajan et Hadrien) ayant pris les rênes de l’empire, avant de devenir gouverneur de la vaste et riche province d’Asie, de 112 jusqu’à sa mort. Mais cette réussite personnelle ne dissipe pas le pessimisme de ce défenseur de l’idéal républicain romain, idéal qui a été piétiné par l’Empire despotique et son cortège de corruptions.
Avec sobriété et ironie, sans bons sentiments, Tacite pose un œil romantique et expressionniste sur l’histoire. À la minutie des faits, cet esthète mi-peintre mi-metteur en scène préfère les grands tableaux dramaturgiques, polarisés entre l’extrême noblesse et l’extrême avilissement, composés à partir de dispositifs clairs-obscurs – ainsi les lieux idylliques sont le décor des drames les plus sinistres. Son regard stoïcien va-et-vient entre les échelles, de l’homme au panorama, moyen pour lui de méditer sur la part qui revient à la liberté des êtres dans l’action déterminante du cosmos : « C’est toujours la colère des dieux, jointe à la folie des hommes. »
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Il faut dire que cette histoire n’est pas d’amour et d’eau fraîche. C’est celle d’empereurs égocentriques, démagogues et sanguinaires qui se nomment Caligula, Néron ou Domitien ; d’une armée déchirée entre factions qui font et défont l’avenir impérial sur un coup de tête ; de clercs qui ont abandonné la culture littéraire et esthétique romaine pour l’hellénisme et l’orientalisme; de courtisans et de technocrates librement esclaves qui ont grand-remplacé l’élite traditionnelle; d’une populace vénale, lubrique et délatrice qui n’a plus idée de ses devoirs civiques et qui jouit des conspirations ou des têtes qui roulent comme d’un combat de gladiateurs. L’histoire de la Rome impériale est celle d’un cirque tragique et diffracté qui signe l’échec du rêve de son fondateur, Auguste.
Avec une intelligence pénétrante, le pédagogue Tacite cherche à dégager le sens moral de ces événements, en témoignent les sentences graves et définitives qui closent ses chapitres. Les désirs débridés ont balayé la culture des vertus au fondement de la grandeur romaine, une veulerie généralisée qui lui fait craindre un renversement par la vigueur primitive des Germains. Les quelques héros qu’il célèbre, tel Germanicus, ne sont que « les éparses clartés de la vertu [qui] rendent visible l’immensité de la noirceur collective» comme le dit Darcos. L’histoire dévore les talents, balaye les sages, punit aussi les tyrans. Mais par-delà ce désabusement, reste chez lui une foi dans le destin de Rome qui sait résister aux infortunes: un âge d’or ne s’ouvre-t-il pas avec les Antonins ? Connu pour son éloquence, Tacite est à la manière d’un Cicéron le passeur d’une certaine idée de la dignitas romaine, par-delà le chaos trop humain. Il n’est pas le penseur d’une décadence close, réfute tout sens de l’histoire, ne souhaite aucune révolution puisqu’« il y aura des vices tant qu’il y aura des hommes ». Mais nous appelle chacun à agir le plus droitement possible, pour que la civilisation vive encore.

TACITE, SES VÉRITÉS SONT LES NÔTRES, XAVIER DARCOS, Les Belles Lettres, 240 p., 14,50 €





