Ross Douthat, journaliste au très libéral New York Times, se distingue par un ouvrage audacieux, traduit en France quatre années après sa parution américaine, qui interroge la matérialité d’une décadence civilisationnelle dont les annonces régulières semblent souvent démenties par son universalisation effrénée. Bienvenue dans la décadence : le processus de déclin se réalise objectivement sous nos yeux, et nous éprouvons chaque jour ses effets sensibles (décélération du cycle créatif, répétition des schèmes artistiques, uniformisation du champ de la sensation, etc.). Il procède cependant de l’exaspération des succès matériels de l’Occident libéral, et préside au phénomène d’attraction que nos sociétés exercent sur de nombreuses populations à travers le monde.
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Écrivain de la décadence, Douthat n’égale ni Paul Valéry par la plume, ni Oswald Spengler par sa culture ; ses intuitions n’en sont pas moins fertiles. La frontière technologique atteinte, une perte d’énergie dans le procès d’innovation se fait sentir, qui subordonne la recherche de performance au combat pour le mieux-vivre. Peu créative, notre société sanctifie les monopoles, et œuvre, dans un contexte de dénatalité, à une nouvelle sédimentation des hiérarchies sociales. Non sans finesse, Douthat perçoit qu’à chaque cycle socio-économique correspond son anthropologie, et que le développement d’une anesthésie générale des sensations humaines – permise par la technique – s’impose comme le remède par défaut aux dislocations de la communauté.
Ross Douthat n’en reste pas moins un libéral, et son ouvrage vaut surtout pour un appel à revitaliser la société ouverte. Aussi critique-t-il, non sans cynisme, la vacuité des adversaires de l’Occident décadent – et notamment des illibéraux conservateurs – dont les outrances et le culte du spectaculaire trahissent davantage le désir « d’obtention d’une place à la périphérie du système » qu’un réel attrait pour les schèmes anciens de la vie quotidienne.






