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Hannah Arendt par Bérénice Levet : transmettre ou périr

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Publié le

22 octobre 2024

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Ses précédents ouvrages ont scruté les heurs et malheurs de la modernité, qu’ils se nomment néo-féminisme, théorie du genre, écologisme ou wokisme. Peut-être avait-elle besoin de conclure cette séquence par une étude qui les envelopperait toutes. Avec Penser ce qui nous arrive avec Hannah Arendt, la philosophe Bérénice Levet consacre à Arendt, sujet de son doctorat, un essai fin, profond et lumineux qui souligne l’importance de la transmission dans un monde liquéfié. Un essai qui fait office d’introduction à la pensée arendtienne et d’analyse conclusive sur son œuvre. Grand entretien.
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Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce livre, qu’on sent très personnel, sur Hannah Arendt ?

Il ne faut jamais manquer une occasion de dire la dette que l’on a contractée envers une grande pensée, et cette occasion me fut offerte par mon éditrice. Je dois à Hannah Arendt de m’avoir tôt libérée des idées, des sentiments, des jugements dont bourdonnait la caverne des années 1980, ces années du mitterrandisme, de SOS Racisme, du jacklanguisme flagornant la jeunesse et par là même l’incarcérant dans son « monde », le tout sur fond de pédagogie progressiste qui, avec l’alibi de notre liberté, se délestait du fardeau de la transmission du vieux monde. À rebours, Arendt me dotait d’une philosophie, d’une idée de l’homme autrement roborative et responsable surtout. Une phrase fit mouche : « Avec la conception et la naissance, les parents ne donnent pas seulement la vie, ils introduisent dans un monde » et par monde, Arendt n’entend rien d’horizontal mais bien une civilisation, une sédimentation historique. Lapalissade, dira-t-on, sauf que la philosophie moderne ignore tout de cette magnifique intrigue : elle pose l’homme comme premier, séparé, atome parmi d’autres atomes et regarde le moindre lien comme une entrave à la liberté.

À l’origine de ce livre, il est aussi une impatience. Arendt est volontiers invoquée, mais pour quoi faire ? Je cite le mot de Jacques Bainville, implicite réplique à La Bruyère : « Ce qui est curieux, ce n’est pas qu’on ait tout dit, c’est qu’on ait tout dit en vain, de sorte que tout est toujours à redire. » Écrire sur Arendt, c’est œuvrer à ce travail de répétition, contribuer à faire résonner sa voix, non sans espoir de faire qu’enfin elle porte. Quand acceptera-t-on de se laisser instruire par les fruits de sa pensée plutôt que de se contenter d’admirer le parfum d’ « actualité » qu’exhale son œuvre ?

Sa démarche philosophique témoigne d’une grande loyauté à la vie et d’une méfiance envers les idéologies. Que signifie pour elle ce souci intime du réel ?

La cause du réel est assurément l’enseigne sous laquelle la vie entière d’Arendt pourrait être placée. « Dire ce qui est tel que cela est », le mot d’Hérodote, était sa devise. Elle n’entendait pas servir d’autres causes. Se mettre à son école, c’est apprendre à se réconcilier avec le réel, par essence imprévisible, irréversible, décevant, se refusant à entrer dans le lit de Procuste que notre esprit lui confectionne pour mieux s’en débarrasser.

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Arendt a une conscience aiguë de la fragilité du réel, de la vulnérabilité des vérités factuelles. Elle la doit à son examen des totalitarismes, ces régimes experts dans l’art de la réécriture de l’histoire, de l’effacement de figures ne cadrant plus avec le récit officiel, et dans le creusement de « trous de l’oubli » pour ensevelir les indésirables. Mais elle sait aussi que le réel a contre lui l’homme, sa paresse, son goût du confort intellectuel et moral. Enfin, l’homme moderne est aidé de toutes les ressources de la technique, et Arendt n’avait encore rien vu – elle ignorait, mais subodorait, l’Intelligence artificielle, redoutable péril en la demeure, brouillant définitivement la frontière séparant le réel du fictif.

Et avec quel art, quelle lucidité, elle sut déchirer les rideaux que nous ne cessons de tirer sur le réel afin de nous en éviter l’épreuve : les idéologies, ces grands récits dévidant, selon une logique imparable, une prémisse et chargés de rendre compte du réel dans sa totalité ; la sentimentalité ; les clichés. Autant de poids sous lesquels nous ployons plus que jamais. Qu’est-ce que le wokisme sinon l’adhésion au grand récit de la domination des femmes, des minorités ethniques et sexuelles par l’homme blanc hétérosexuel chrétien ou juif ?

On la sent très critique sur le rôle joué par la science moderne. Au fond, que lui reproche-t-elle ?

Une formule résume sa critique : « L’homme moderne a perdu le monde pour le moi. » Dans le bel éloge funèbre qu’il prononce sur sa tombe, son ami Hans Jonas a ces mots magnifiques : « Hannah Arendt ne cherchait pas l’originalité, elle était simplement originale. » Nous en avons, sur ce chapitre de la critique de la science moderne, un formidable exemple car c’est un lieu commun des penseurs de la modernité que d’interpréter la science moderne comme empire de la raison calculante. Pour Arendt, la chose est plus grave encore : la révolution galiléenne n’a été possible que par la grâce du télescope, un outil fait de main d’homme. La science moderne signe donc moins le triomphe de la raison que la défaite de l’homme naturellement (Aristote) ou divinement (saint Thomas d’Aquin) accordé au monde, doué de sensibilité et de raison. La science moderne frappe de naïveté et d’erreur l’expérience du « J’ouvre les yeux, je vois le monde ». Que les sens soient trompeurs, Platon l’a suffisamment répété, mais la raison venait alors les corriger. C’en est désormais fini. La vérité n’est accessible qu’à l’homme outillé, appareillé. La vérité ne se donne plus, elle se fabrique. La vérité n’est plus révélation mais production humaine.

En quoi la Révolution française a-t-elle pavé le chemin aux totalitarismes ?

Pavé le chemin seulement, car les événements, en l’occurrence les totalitarismes, ne relèvent pas d’un enchaînement causal mais de la présence d’éléments de diverses natures qui viennent à cristalliser. En subordonnant la dignité de l’homme à son émancipation du commandement de Dieu et de sa tradition historique, la Déclaration des Droits de l’homme entraînait l’homme sur la pente de la rébellion contre les quelque choses élémentaires qui nous sont simplement donnés. « Le premier accès de l’homme à la maturité est que l’homme moderne a fini par en vouloir à tout ce qui est donné, même sa propre existence – à en vouloir au fait même fait qu’il n’est pas son propre créateur ni celui de l’univers. » Dès lors, la voie était ouverte au « tout est possible » des totalitarismes qui n’ont vérifié qu’une chose : que tout peut être détruit – ce qui devrait nous occuper à l’heure de la « déconstruction ».

« Le péché originel du progressisme est d’avoir prêté toutes les vertus à la déliaison, à la désaffiliation. »

Autrement dit, le péché originel du progressisme est d’avoir prêté toutes les vertus à la déliaison, à la désaffiliation. Et ce fanatisme de l’émancipation n’est pas de l’histoire ancienne. Telle est bien la philosophie qui nous commande. À chaque nouveau lien rompu, nous plantons le drapeau de la victoire ! Songeons à la constitutionnalisation de l’IVG ou à l’euthanasie – en janvier dernier, Guillaume Trichard, le Grand maître du Grand Orient de France, sermonnait dans Marianne : « La France est en retard ! Il nous faut désormais pouvoir émanciper notre mort. »

Par-là, c’est toute la modernité qui fait fausse route…

La modernité a passé par pertes et profits un besoin fondamental de l’être humain qui est le besoin de stabilité, de continuité, de sol où poser ses pieds, de passé grâce auquel on acquiert une épaisseur historique. Faute de quoi on vit dans l’abstraction et comme en lévitation sur cette terre. La modernité s’enivre de mouvement, elle « réinvente » en permanence absolument tout – Paris avec Anne Hidalgo, Notre-Dame avec Emmanuel Macron, Molière avec Éric Ruff et la Comédie Française. Pour Arendt, la polarité progressisme/conservatisme, née avec la Révolution, est l’indice de ce déséquilibre anthropologique.

« Le monde devient inhumain, impropre aux besoins humains – qui sont besoins de mortels – lorsqu’il est emporté dans un mouvement où ne subsiste aucune espèce de permanence. » Arendt est assurément le premier penseur de la cruauté de la « société liquide ». Son expérience de l’exil n’est assurément pas étrangère à l’attention qu’elle porte à cet aspect de la condition de l’homme moderne. Elle sait la vulnérabilité d’une vie privée de la familiarité d’un foyer et prend la bibliothèque comme métaphore des vertus protectrices du foyer. J’ai la conviction que la résistance que nous opposons au livre numérique renvoie à cette donnée anthropologique.

Elle serait une philosophe de la gratitude, contre ceux du ressentiment. Qu’entendez-vous par là ?

Le ressentiment, analyse Arendt, est la disposition par excellence de cette modernité en rébellion et sacrant l’homme, et singulièrement de « l’humanisme de gauche ». Le moderne a déclaré la guerre au donné naturel comme culturel de l’existence. Il veut être à l’origine de tout ce qui est, y compris de lui-même. La langue est une de ses cibles privilégiées, hautement confirmée par les croisés du féminisme, car dans la langue, « le passé a son assise indéracinable ».

Arendt est à l’inverse un magnifique penseur de la fidélité, des attachements et de la gratitude. Elle sait voir la dimension du don dans le donné, l’anti-Sartre, l’anti-Beauvoir : « Je suis juive, comme je suis femme », dit-elle en substance, ce sont des données indiscutables de ma vie, qui appellent la gratitude. Contemporaine des premières tentatives de donner la vie dans des éprouvettes (autrement dit, de « couper le dernier lien qui maintient encore l’homme parmi les enfants de la nature ») et des cris de délivrance qui accompagnent l’envoi dans l’espace du premier spoutnik (« L’homme ne sera pas toujours rivé à la terre »), Arendt s’interroge : « L’émancipation, la sécularisation de l’époque moderne, qui commença par le refus non pas de Dieu nécessairement, mais d’un dieu père dans les cieux, doit-elle s’achever sur la répudiation plus fatale encore d’une Terre mère de toute créature vivante ? »

Nous ne savons plus recevoir – ce motif m’obsède : les pensées formées par nos ancêtres sont regardées comme des préjugés, nous nous instituons en tribunal permanent de leurs accomplissements, les livres d’histoire se transforment en minutes d’un procès, nous pouvons désormais changer de sexe, de nom à l’état-civil, le prénom que nous parents nous donnent sans notre consentement.

Vous signez une partie passionnante sur son rapport au christianisme. Comment le résumer en quelques mots ?

Plutôt que de résumer ces pages, j’y renverrai le lecteur ! [rires] J’indiquerai deux points : Arendt emprunte au christianisme nombre de ses concepts, la liberté comme « miracle » par exemple, mais surtout la « naissance », qu’elle est le seul philosophe à élever à la hauteur d’une catégorique philosophique. Or c’est en écoutant le Messie d’Haendel qu’elle eut « la révélation du sens métaphysique de la naissance », concluant : « Le christianisme, c’est quelque chose. » Et puis, Arendt trouve dans le christianisme une pensée de la finitude humaine qui lui semble le plus puissant antidote à la démesure moderne. Je cite les mots magnifiques que lui inspire sa lecture de Chesterton et de Péguy : « Ce fut le christianisme qui leur apprit que rien d’humain ne peut exister au-delà des larmes et du rire, excepté le silence du désespoir. »

« Dans les grandes œuvres d’un grand auteur, on peut presque toujours trouver une métaphore omniprésente qui est particulière, dans son usage à ce seul auteur et où l’œuvre entière trouve son unité comme en un foyer », dit Arendt. Ce à quoi vous ajoutez que la concernant, ce serait « l’amour du monde ». Qu’est-ce à dire ?

C’est le côté anti-moderne d’Arendt, son renouement avec l’esprit des Anciens. Le motif de l’amor mundi renvoie aux différents thèmes que nous avons abordés : son sens de la gratitude, sa passion du réel, sa fidélité au donné de l’existence, son inquiétude d’une civilisation qui renonce à la transmission. La notion de « monde » fait signe vers l’épaisseur historique, il ne se conjugue pas au seul présent, il regarde vers les morts et vers ceux qui naîtront après nous, et nullement vers le mantra de l’« ouverture au monde ». L’amor mundi dit également son admiration pour l’homme comme bâtisseur de monuments, d’œuvres d’art, de ces réalités qui « ne meurent pas sur les saisons » pour paraphraser Rimbaud, et qui ensemble forment ce qu’elle nomme la « patrie immortelle des êtres mortels », pour notre capacité à prendre soin de ce qui nous est confié, nous simples pèlerins sur la terre. C’est par là qu’Arendt réinjecte de la transcendance dans un monde sécularisé qui abandonne l’homme à lui-même.

« Religion, tradition, autorité : chacun de ces mots regarde vers le passé, institue un lien qui attache les hommes d’ici et de maintenant à des réalités plus vastes et plus hautes que la leur. »

Je renverrai à un très beau texte de Julien Gracq intitulé « Pourquoi la littérature respire mal » et qui aurait pu s’intituler « Pourquoi notre civilisation respire mal ». Pour y répondre, il distinguait entre deux attitudes fondamentales à l’endroit du monde, l’une, incarnée par Claudel, « un oui presque vorace à la création prise dans sa totalité », et à l’autre extrême, l’attitude contraire, représentée par Sartre, « un sentiment du non ». Or, observait Gracq, la littérature penchait funestement de ce côté du « non ». D’où l’asphyxie qui commençait de gagner les Lettres françaises et qui n’a fait que s’intensifier, s’étendant à toutes les sphères de notre existence.

 « Le fameux déclin de l’Occident consiste essentiellement dans le déclin de la trinité romaine de la religion, de la tradition et de l’autorité. » Qu’entend-elle par-là ?

Le génie romain est le sens de la continuité historique, le tourment de la durée. Les Romains comprirent qu’il n’est de stabilité pour un corps politique, de sécurité et d’assurance pour les êtres humains, que dans la présence forte d’un passé. D’où la légitimité pour Arendt des légendes de fondation. Religion, tradition, autorité : chacun de ces mots regarde vers le passé, institue un lien qui attache les hommes d’ici et de maintenant à des réalités plus vastes et plus hautes que la leur. Ce sont des liens qui obligent. Il n’est de peuple sans ciment, il n’est de nation sans histoire. Ce que les fondateurs ont posé, déposé, demande à être continué ; ces pierres angulaires de nos civilisations sont comme un encrier dans lequel trempé notre plume. Et nous retrouvons le malheur de l’homme contemporain, cet être dont on exalte les droits, dans l’oubli que ce sont les devoirs qui vous attachent, vous orientent, vous soutiennent.

Votre dernier chapitre éclaire quelques-unes des crises actuelles à l’aune de la pensée arendtienne. Prenons l’éducation : en quoi sa pensée peut nous être précieuse ?

L’école est l’institution de transmission par excellence. Elle a sa raison d’être dans le fait de la naissance comme entrée dans une civilisation historiquement constituée – ce qui fut, longtemps, une vérité d’évidence. Citons les mots de La Fontaine dans la préface de ses Fables, l’écho arendtien y est si poignant : « Comme les enfants sont nouveaux venus dans le monde, ils n’en connaissent pas les habitants ; ils ne se connaissent pas eux-mêmes. On ne les doit laisser dans cette ignorance le moins qu’on peut. » Que nous est-il arrivé pour que nous oublions des vérités si fondamentales ? Comment avons-nous pu consentir à l’équation de la transmission et de la « collaboration » avec un monde coupable, ainsi que je l’ai exposé dans Crépuscule des idoles du progressisme ?

Le plus stimulant est qu’Arendt tient parfaitement l’équilibre entre l’enfant et le monde. L’enfant est par naissance porteur de nouveauté, il peut accomplir des « miracles », fléchir le cours en apparence fatal des choses, mais si cette nouveauté est promesse de « salut », elle est aussi possibilité de destruction. Une « nouveauté » abandonnée à elle-même peut se retourner contre l’héritage, d’où l’importance qu’il y a à donner, au nouveau venu, à comprendre et à aimer le monde dont il est appelé à devenir citoyen. L’éducation est ainsi le point où se décide si nous aimons suffisamment le monde pour le transmettre mais aussi si nous aimons suffisamment nos enfants pour ne pas les abandonner à eux-mêmes et au présent.

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Renoncer à transmettre le passé, ce n’est pas les « libérer », c’est au contraire les livrer pieds et poings liés au monde comme il est, et les condamner à devenir de simples représentants de l’espèce, des concentrés de conformisme. Le passé est l’instance libératrice par excellence. Celle qui vous découvre d’autres modalités d’êtres et de pensées. L’homme doit pouvoir former, cultiver, développer, accomplir ses possibilités propres. « À la fin d’une vie, on doit pouvoir dire qu’il n’y avait personne auparavant. » C’est cette unicité dont il nous faut prendre soin. Or, a-t-elle jamais été aussi menacée ? Nous fabriquons en série des êtres parlant la même langue, indigente ; pensant, sentant, jugeant, comme on pense, comme on sent, comme on juge ; véritable mécanique plaquée sur du vivant. Et comme Arendt nous avertissait : il est une chose terrible dans le règne de la pensée dominante, c’est qu’elle condamne l’opposition à une unanimité non moins désolante, oblitérant toute pensée originale. Comment ne pas nous y reconnaître ! Les pensées conformes ne se rencontrent pas seulement chez les Insoumis et autres idéologues, elles nous menacent aussi ! Rien ne me hante tant que la facilité et la sécheresse de propos tristement convenus, d’autant que, alors, l’IA pourra véritablement nous remplacer.


PENSER CE QUI NOUS ARRIVE AVEC HANNAH ARENDT, BÉRÉNICE LEVET, L’Observatoire, 240 p. 21 €

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