Skip to content

Abel Quentin – Regarde le monde tomber

Par

Publié le

8 novembre 2024

Partage

Avec Cabane, Abel Quentin signe l’un des livres essentiels de cette rentrée et s’impose comme le satiriste le plus percutant des années 2020. La Terre va imploser, la folie est générale, mais tous les arbres ne sont pas coupés pour rien. La preuve en quatre pages.

Le succès de votre précédent roman, Le Voyant d’Étampes, a-t-il eu une influence sur la création de ce livre ? Vous a-t-il conforté dans une voie satirique ?

Sans doute qu’il m’a encouragé à continuer de creuser mon sillon: un sillon très politique, avec un ton urticant. Dans vos deux derniers romans, vous traitez les idéologies contemporaines comme des religions… Derrière une opinion, il y a, bien sûr, des soubassements irrationnels. Par exemple, que ce soit dans Le Voyant d’Étampes ou dans ce livre-là, je me suis intéressé au dogmatisme. Le dogmatisme peut conduire à des états de dissonance cognitive, où l’individu s’arc-boute à des idées qui sont invalidées, de façon incontestable, par les faits. Dans ce livre-là, le dogmatisme, c’est surtout celui de la croissance. La volonté de poursuivre, coûte que coûte, la croissance économique, ne se présente pas comme une opinion, d’ailleurs, mais comme le postulat de toute pensée politique. La pensée technocritique et l’écologie radicale ont montré que cette « culture de la croissance » et le productivisme sont communs au marxisme et au capitalisme.

Comment vous avez procédé pour transformer en roman une telle documentation ?

Je ne suis pas quelqu’un de très organisé, mais je me suis fait tout de même des listes de lecture, des fiches. Je me suis mis sous perfusion de podcasts, de lectures, d’images. J’ai discuté, aussi, fait parler des gens. Par exemple, j’ai beaucoup parlé avec ma belle-mère, qui a connu la contre-culture et le gauchisme militant des années 1970, qui apparaissent dans le roman. Et je me suis rendu à Berkeley, en pleines vacances universitaires: j’ai pu déambuler dans le bâtiment de la recherche mathématique et économique, où travaillent mes personnages. Je me documente, mais j’essaie de mettre la documentation au service du romanesque. Le romanesque doit toujours avoir le dessus, ne serait-ce que d’une courte tête.

Vous évitez l’écueil du roman à thèse, même si chaque personnage incarne une attitude distincte et développée jusqu’au bout…

Oui. En ce sens, il s’agit plus d’une fable que d’un roman réaliste. J’ai un peu abordé le livre à la manière d’une blague belge: il y a un Français, un Norvégien et deux Américains, placés dans une certaine situation, et chacun incarne une position possible.

Lire aussi : Thibault de Montaigu : La part de fils

Et puis on a un autre personnage, hors-champ, si l’on peut dire : la masse et ses dirigeants dont le déni fanatique représente le levier de base de tout le reste…

Oui, c’est le chœur antique. Un chœur qui, ici, est responsable de la tragédie. C’est notre déni, face à l’impasse de nos modes de vie, de nos modèles périmés. Les chercheurs sont comme ces gens qui rallument la lumière au milieu d’une fête, et ils se font huer, bien sûr. Le personnage du français, Paul Quérillot, incarne le fatalisme, et aussi le désir d’épouser le mouvement du monde, le refus d’être le messager de mauvais augure. Il est comme nous: dopé à la modernité. C’est aussi un Européen face à des Américains. Les Américains sont portés par l’esprit de conquête. Ils vont être ébranlés, pas seulement par les conclusions de leur rapport, mais par le constat que les gens s’en fichent. Le Français, lui, vient d’un continent qui s’est déjà suicidé. Il sait que les gens peuvent faire de mauvais choix collectivement. Il y a cette morbidité européenne. Quérillot, ce sont aussi les « années Tapie ». Les années 80, quand il réalise son ascension, sont aussi le moment de durcissement du lobbying antiécologique: les pétroliers vont s’atteler, très froidement, à tenter de semer le doute sur le consensus scientifique, à propos du réchauffement climatique, par exemple.

« Il y a une paresse intellectuelle de la droite qui, souvent, s’est autoproclamée le “parti du réel” » Abel Quentin

Quelle est la différence de perception des deux côtés de l’Atlantique des thèmes écologiques ?

 La pensée écologique s’est peut-être plus implantée dans le monde anglo-saxon, au sens large. Mais d’un autre côté, on a des penseurs formidables, comme Jacques Ellul, qui fut pendant longtemps beaucoup plus connu aux États-Unis qu’en France. C’était d’ailleurs l’auteur de chevet de Kaczynski, le terroriste Unabomber, qui l’avait tout de même mal interprété…

Les connaissiez-vous déjà, ces penseurs technocritiques, ou est-ce l’écriture de ce livre qui vous a mené vers eux ?

La première fois que j’ai lu une critique de la modernité technicienne, c’était, il y a longtemps, avec Bernanos, dans La France contre les robots. C’est dans ce livre qu’il accuse le monde moderne d’être « une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ». Il s’attaque frontalement à la technique, au productivisme, au consumérisme. Ce livre m’a beaucoup nourri. Plus tard, je suis venu à réfléchir à la possibilité d’un effondrement. D’abord sous une forme un peu souterraine, diffuse: le sentiment que nous approchons d’un seuil de bascule. L’effondrement, c’est la discontinuité. Plus tard, le rapport Meadows m’a aidé à comprendre beaucoup de choses. Dans ce rapport essentiel, l’effondrement n’est plus une intuition, une peur irraisonnée, mais une hypothèse étayée scientifiquement, chiffrée.

Oui, ce rapport fondé sur l’analyse des systèmes est fascinant par sa froide implacabilité…

Ces chercheurs découvrent quelque chose qu’ils n’avaient pas envie de découvrir et ils vont même refaire les calculs, modifier certains paramètres, en espérant arriver à d’autres conclusions. Mais les conclusions sont les mêmes: il faut ralentir, de toute urgence. Leur démarche peut toucher des personnes allergiques au folklore écolo. D’un autre côté, du point de vue de l’écologie profonde, le rapport Meadows appartient à l’écologie scientifique superficielle puisqu’elle ne pose pas la question de l’impact négatif de la modernité sur l’homme. Ce sont deux niveaux de critiques de notre civilisation de la croissance qui peuvent se compléter, même si, dans le livre, je me suis amusé à montrer les zones de friction entre ces écologies.

Gudson, dans votre livre, semble la réaction la plus récente et la plus exaspérée devant le déni perpétué, qui vire à une forme de mystique dégénérée au mieux, à la démence criminelle au pire. Le déni devrait-il produire toujours plus de monstres ?

La figure du faux prophète est taillée pour notre temps, pour donner des explications faciles ou magiques face à des discontinuités, des bouleversements brutaux et profonds. L’époque est propice à un retour des millénarismes. D’un autre côté, si Gudson est quelqu’un de dérangé, je demande aussi au lecteur: qui est le plus fou entre lui et les économistes qui nous expliquent, face au péril écologique, qu’il faut laisser faire le marché? C’est la fameuse phrase de Boulding: « Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »

Ce qui caractérise l’époque, n’est-ce pas cette résurgence du millénarisme ?

Je crois que c’est Macron qui avait comparé notre époque à la fin du Moyen Âge. C’est intéressant parce que la fin du Moyen Âge a vu naître de nombreux mouvements millénaristes, dans un climat de grandes peurs, avec la Grande Peste et la guerre de Cent Ans… Il ne s’agit pas de faire des passerelles artificielles entre ces périodes, mais enfin on sent bien que le rêve de la fin de l’Histoire des années 90 est loin derrière nous. Pour un Occidental, notre temps signe le retour de l’événement qui vient arracher l’individu à son quotidien, le retour de la discontinuité et du tragique. Le millénarisme, c’est aussi l’essor de certains mouvements évangélistes. Et bien sûr le djihad, un millénarisme pur et dur, puisque ses combattants croient à l’approche d’une bataille finale. Le personnage de Rudy qui apparaît dans la dernière partie du roman est d’une mollesse très XXIe siècle. J’ai mis pas mal de ma propre mollesse! J’ai l’impression d’avoir grandi dans une époque très ennuyeuse. Je me souviens m’être dit, de façon très puérile: « j’espère qu’il va y avoir un retour de l’Histoire, des grandes aventures collectives! » parce qu’au début des années 2000, à Sciences-Po, on s’empoignait sur la Constitution européenne ou le fédéralisme… Ce sont des questions nobles, mais ce sont les questions de gens qui n’ont pas de vrais problèmes.

La seule question de la survie de l’humanité ne nous prive-telle pas de visions davantage idéalistes ?

Non, car la question du vivre se pose avec celle du survivre. L’épuisement des ressources, le déclin de nos conditions matérielles de vie peut être l’occasion de questionner, de façon très libre et révolutionnaire la question de notre mode de vie et de notre organisation politique. C’est ma façon d’être optimiste !

Lire aussi : Patrice Jean : « Tout ce qui s’oppose à la modernité culturelle a ma sympathie »

Est-ce que cette construction du livre avec une succession de régimes narratifs différents est un moyen d’éviter l’écueil du roman à thèse ?

C’était plus simplement un souci du rythme. J’avais le sentiment que le côté roman choral, le campus novel, au bout d’un moment, s’épuisait, qu’on ne pouvait pas tenir ainsi sur 400 pages. Dans mon esprit, il y avait quelque chose de vivifiant à changer de braquet, et d’adopter le point de vue d’un personnage très contemporain. C’était l’occasion pour moi, peut-être, de mettre quelque chose de ma propre léthargie mentale sur ces sujets, et de me moquer de la droite comme je m’étais moqué de la gauche dans mon précédent livre. Il y a une paresse intellectuelle de la droite qui, souvent, s’est autoproclamée le « parti du réel ». À un moment donné, je fais dire à ce personnage quelque chose que j’ai beaucoup vu autour de moi: des anars de droite qui confondent la paresse de penser avec « la légèreté du mousquetaire français ». Qui se disent que l’angoisse écologique est un truc de peine-à-jouir. Sauf qu’à ma connaissance, les chercheurs du GIEC ne sont pas contre la joie. Seulement, ils décrivent ce qu’ils voient. Et surtout, ils voient ce qu’ils voient, comme dirait Péguy. Et essaient justement de nous prévenir que de grands malheurs sont à venir.

Les années 2000 ont produit une littérature très nombriliste alors que vous ramenez le monde dans le roman. N’est-ce pas un autre conflit générationnel ?

Générationnel, je ne sais pas. Un conflit esthétique, oui. Il y a des gens, critiques ou lecteurs, qui prennent de haut le travail de composition, l’obsession du rythme. Cette condescendance, on la sent bien quand ils disent qu’un livre est « efficace ». Dans « efficace », on sent bien qu’on vous reproche, à demi-mot, de vous prostituer au lecteur. Mais la composition, le rythme, c’est un travail énorme! Ce mépris s’étend parfois au roman « situé », qui observe le monde. On vous dit: « votre roman parle d’actualité », ce qui sous-entend souvent qu’il serait un livre de circonstance. Par opposition à un roman pur, qui ne sortirait jamais de l’alcôve. Moi, quand j’écris, j’ai envie de me salir les mains. Et, en l’espèce, le risque d’un effondrement écologique n’est pas une « question d’actualité ». C’est l’aboutissement d’un processus qui a commencé il y a deux cents ans, avec la révolution industrielle, et qui pourrait mener à une succession de réactions en chaine, sous la forme de boucles de rétroaction, de notre vivant ou celui de nos enfants. Cela étant dit, et au risque d’être totalement contradictoire, j’aime cette littérature intimiste et non-située. On admire toujours ce qui est le plus éloigné de nous. Et, oui, il y a une démonétisation de la fiction, c’est sûr. J’ai le sentiment que le roman est inactuel, et inaudible. Au milieu du vacarme moderne, sa voix ne perce plus trop. Dans le monde où Netflix a gagné la partie, le roman est une charrue qui tenterait de faire la course avec des Maserati. Cela me déprime, évidemment. Mais ce constat peut être aussi un aiguillon: ça me conduit, quand j’écris, à postuler l’indifférence du lecteur. Et de fait, ça oblige à être intraitable, à couper le gras, etc. Donc, à rendre le livre meilleur

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest