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Thibault de Montaigu : La part de fils

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Publié le

9 septembre 2024

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Au sein de la cohue globalement médiocre de la rentrée littéraire, Montaigu charge à cœur ouvert et réussit un très beau livre, sensible et ardent. Nous l’avons poussé à de nouveaux aveux. Entretien

Cœur peut être lu comme une suite de La Grâce, tant sa construction, une fiction avortée débouchant sur une enquête, est similaire, et son objet voisin. Vous êtes-vous converti à une nouvelle manière d’appréhender la littérature ?

Ce qui est certain, c’est que Cœur s’inscrit dans le même genre du récit littéraire familial où tout est vrai, et que j’essaie d’écrire avec le plus de sincérité possible. Cela vient du fait que j’ai perdu foi dans le genre romanesque. Je n’arrive plus à adhérer à des romans où l’on me dit que le personnage principal s’appelle Sylvie alors que je sais que cette Sylvie n’a jamais existé ou n’a jamais été puéricultrice en Ardèche. Les seuls romans que j’arrive encore à lire sont ceux où, comme chez Houellebecq, le narrateur se confond avec l’auteur. Je me suis demandé pourquoi et j’en suis arrivé à la conclusion qu’on arrive à la fin du roman comme genre hégémonique, ce qu’il a été au XIXe avant que le XXe ait exploré tous les moyens possibles de sa déconstruction. Au XXIe, j’observe la tendance d’une littérature retournant au réel, ce que les Américains nomment la « narrative non-fiction ». Pourquoi est-ce en train de se développer comme un genre essentiel de notre époque ? Je crois que c’est parce qu’auparavant, quand on habitait dans son petit patelin, le roman représentait une fenêtre ouverte sur le monde. Aujourd’hui, où deux clics suffisent pour obtenir n’importe quelle information et n’importe quelle image, mais que ces informations se trouvent de plus en plus tordues, dans cette virtualité dévorante dans laquelle on vit, on a d’abord besoin de savoir ce qui est réel.

Vous auriez perdu foi dans le roman au moment où vous avez trouvé la foi en Dieu ?

Il y a de ça ! Dans la foi, on fait œuvre de vérité. Le modèle de La Grâce, c’était Les Confessions de saint Augustin, où l’auteur affirme : « J’arrête de mentir et de me cacher, je vais laisser Dieu regarder à travers moi. Je vais faire cet acte de vérité au fond de moi. » C’est l’acte que j’ai posé avec La Grâce et que je pose encore dans Cœur. Mais il y a aussi le rapport à l’écriture manuscrite, à laquelle je suis revenu durant La Grâce car, dans la maison perdue dans la pampa où je travaillais sur ce livre, il y a eu une panne d’électricité et j’ai dû revenir à l’écriture à la main et à la chandelle. Or cela a représenté pour moi comme une révélation totale ! Quand j’écrivais à l’ordinateur, les mots utilisés étaient les mêmes que tous les autres, alors que dans l’écriture manuscrite, c’était mon âme que je dessinais sur le papier, et ce qui sonnait faux, alors, m’était immédiatement visible.

« J’ai perdu foi dans le genre romanesque. »

Thibault de Montaigu

Quel est votre rapport aux Confessions de Saint-Augustin ?

C’est un livre qui m’a foudroyé et vers lequel je n’ai de cesse de revenir. Ce surgissement du « je » dans le regard de Dieu, à ce moment-là, est complètement révolutionnaire. Ce qui est étonnant, c’est qu’il ne va pas créer un courant littéraire mais qu’il va falloir attendre dix siècles avant que l’autobiographie soit reprise par Montaigne, sainte Thérèse d’Avila et plus tard Rousseau. C’est un pionnier qui ressemble à un sommet isolé. Julien Green explique que le péché, étymologiquement, en hébreux, cela signifie « manquer sa cible », tandis que la grâce, c’est comme un accord parfait au piano. Quand on est dans la lumière de Dieu, on ne tombe pas à côté de soi, et faire œuvre de vérité, comme l’a fait saint Augustin, permet, depuis une histoire très personnelle, d’arriver à l’universalité.

Avec La Grâce, vous traitiez la question de la foi, et cette fois-ci la question de l’héroïsme. N’aviez-vous pas un projet de trilogie ?

Je prévois une trilogie sur les héros, les poètes et les saints, trois figures de la transcendance, trois figures de la sortie de soi-même où l’on se fond dans une réalité supérieure qui nous dépasse. Le saint, c’est la réalité de Dieu ; le héros, celle de l’Histoire ; et le poète, celle de l’Art. Je me pencherai sur ma famille maternelle, les Gallimard, pour ce troisième volet, mais il ne viendra pas tout de suite. Pour l’instant, je suis un peu épuisé par les réactions familiales ! Mes livres ont créé beaucoup de réactions mouvementées, j’ai besoin de faire une pause.

« Faire paraître simple et aisé, naturel, ce qui nous a pourtant demandé des heures de labeur, voilà qui est caractéristique du chic français. »

Thibault de Montaigu

Il semble que pour rendre compréhensibles au lecteur ces réalités supérieures, mais devenues sibyllines, vous deviez employer des détours nombreux et surprenants, et la construction participe de cette pédagogie…

Ce souci de composition, faire en sorte qu’il y ait une fluidité dans la lecture quoi qu’il arrive et faire en sorte, comme le dirait Carrère, que la phrase soit comme un « conducteur électrique » et que cette énergie traverse tout le livre du début à la fin, c’est un souci très présent à mon esprit. Le montage est pour moi, comme dans les films, un énorme travail. C’est aussi le problème de ce type de livres : on se fait sans cesse envahir par la documentation qu’on accumule et il faut toujours se demander si ces éléments servent le livre et sa vie autonome. Ça me plaît de me mettre en scène comme écrivain pour montrer le chantier qui préside à l’élaboration du livre : cette manière de prendre en charge l’histoire, très contemporaine, permet des respirations. Finalement, j’aurais pu écrire un livre sur la guerre de 14 dont j’aurais été absent, mais de la même manière que je me sens moi-même étranger à cette époque et que j’ai dû enquêter pour la percevoir, le lecteur aussi, je le sais, se sent étranger, et doit être accompagné.

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« Calme, en avant, droit », cette injonction équestre du Cadre noir résume, dites-vous le style français : un mélange d’élégance et de naturel. Comment cela s’applique-t-il en littérature ?

Tout à fait : faire paraître simple et aisé, naturel, ce qui nous a pourtant demandé des heures de labeur, voilà qui est caractéristique du chic français. Je pense qu’il y a quelque chose de cet ordre dans le style français, sa recherche de clarté, de précision, de maintien de la phrase, et dont la quintessence se trouve sans doute chez Saint-Simon ou Choderlos de Laclos.

Derrière votre oncle franciscain, il y avait la figure de saint François, sur laquelle vous reveniez dans La Grâce. Dans Cœur, on trouve derrière votre aïeul Louis, lointainement, Lancelot ou Gauvain.

Oui, derrière ces types, il y a des archétypes, comme dirait Jung et là, très clairement, l’archétype du chevalier qu’ont essayé d’incarner chacun à leur manière les membres de ma famille paternelle. Louis, en tant que hussard de 14, évidemment, et on ne peut pas faire plus chevaleresque que sa charge vouée à l’échec sabre au clair contre les mitraillettes : c’est l’archétype du panache français. Mais ce panache, mon père a essayé de le vivre à sa manière, et d’autres de mes aïeux également, ont essayé d’incarner ce mythe, au sens littéral, quand ils étaient eux-mêmes membres de la cavalerie, ou au sens figuré dans leur vie de tous les jours. C’est un mythe extrêmement français, et même européen, qui a habité notre inconscient collectif et qui continue de l’habiter.

« Souvent, l’héroïsme est un foudroiement, un appel lointain. »

Thibault de Montaigu

Vous disiez que ces récits mettant votre famille en scène avaient été mal reçus par celle-ci. Pourquoi ?

Dans chaque famille, il y a des récits concurrents et il est vrai qu’en général, on a plus envie de héros avec une image lisse, parfaite et grandiose ; on rechigne à les appréhender d’une manière humaine. Pourtant, les héros n’ont pas forcément des personnalités promises à l’héroïsme. Souvent, l’héroïsme est un foudroiement, un appel lointain. Je pense que Jeanne d’Arc n’avait rien pour être héroïque, mais simplement, elle s’est sentie appelée, alors qu’elle ne vivait pas dans cette logique. Et cela est sans doute valable pour Arnaud Beltrame. Soudain quelque chose nous saisit qui nous fait dépasser notre propre fonction. L’héroïsme est absolu dédain vis-à-vis de son propre sort, et cela peut arriver à un homme faillible ! De la même manière que chacun est appelé à la sainteté, chacun est appelé à l’héroïsme.

Ce livre est aussi un hommage poignant au père, et un père qui fut pourtant défaillant. Comment s’articulent ces deux figures : celle de Louis et celle de votre père ?

Je pense qu’ils ont tous les deux étaient travaillés par cette idée du passé glorieux de leur famille. Louis a eu la guerre de 14 pour se révéler en tant qu’héros. Mon père n’a pas eu de guerre, alors un héros sans guerre se manifeste à travers ces qualités héroïques diluées que sont la flamboyance, le panache, la recherche de gloire, l’idée de s’élever au-dessus du commun des mortels. Ça l’a amené à faire des coups fumeux, à avoir des histoires dans tous les sens, à être un personnage romanesque et haut en couleurs, parce qu’il appliquait encore, finalement, ces codes du héros mais au sein d’un monde païen et en temps de paix.

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Cette recherche de la vérité dans votre littérature s’accompagne d’une résonance de celle-ci dans le réel, puisque vous évoquez les conséquences du succès de La Grâce ou que vous racontez la lettre lue à la radio pour votre père…

Il y a un pacte non-fictif : je ne vais pas vous mentir, j’écris ce livre pour des raisons concrètes. Ce pacte m’oblige à raconter les aléas de ma vie et j’aime beaucoup l’idée qu’il y ait le livre et le « making of » du livre imbriqués dans la même œuvre. Je trouve ça très moderne, ça permet d’être dans cette recherche de sincérité et de montrer qu’un livre ne s’écrit pas dans une tour d’ivoire de manière linéaire mais que chaque élément de la vie le nourrit. La littérature et la vie deviennent une seule et même chose mais c’est comme ça que je le vis aussi : les choses ne sont vraiment vraies qu’une fois qu’elles sont écrites. J’ai écrit aussi ce livre pour faire le deuil de mon père et pour parvenir à être avec lui comme je ne l’ai jamais été. La relation que j’ai eue avec mon père par l’écriture fait que, paradoxalement, je n’ai jamais été aussi proche de mon père que depuis qu’il est mort. Ce qui est très troublant.

« La relation que j’ai eue avec mon père par l’écriture fait que, paradoxalement, je n’ai jamais été aussi proche de mon père que depuis qu’il est mort. »

Thibault de Montaigu

Vous donnez une représentation singulière de la noblesse française. Souffre-t-elle d’une espèce de trauma collectif ?

Ses membres vivent ce paradoxe fondamental qu’autrefois, leur nom leur donnait raison, alors que maintenant, ils doivent donner raison à leur nom, ce qui représente une malédiction terrible. Ils ont encore un idéal de grandeur et la nostalgie de leur rôle, car la noblesse, avant Louis XIV et sa « curialisation » à Versailles, a eu un rôle social et politique extrêmement important. J’adore ce XIXe siècle où l’on a construit plus de châteaux que jamais dans l’Histoire, comme si ce nom pétrifié qu’est le château allait permettre à cette caste de se poursuivre ! Il fallait donc en construire tout en épousant des Américaines avec des dots extraordinaires, ce qu’a d’ailleurs fait mon père, dans l’espoir de maintenir la grandeur passée. Les nobles avaient encore la carrière des armes et celle de la diplomatie jusqu’en 1914, elle s’est ainsi maintenue dans le tissu social français avec un rôle fort jusqu’à la Première Guerre mondiale. Après, ces gens n’ont plus eu aucun rôle et sont devenus un simple symbole.

Un symbole qui les dévore…

Oui, ils sont dévorés par ce symbole et cela est tragique. Ce sont de merveilleux personnages parce qu’ils continuent de vivre dans un rêve impossible, ce qui est une chose très littéraire.

Votre livre est un livre sur la paternité à une époque où le patriarcat est présenté comme la cause de tous les maux…

Nous sommes dans une époque où il y a une incertitude sur les pères. Ce qui est très fort dans la paternité, c’est l’adage du droit romain : on est toujours sûrs de la mère alors que nous ne le sommes pas du père. Et il y a donc deux choses très intéressantes dans le droit romain : c’est la mère qui doit déclarer qui est le père et le père reconnaît ou non son enfant. Alors que la maternité est de l’ordre du viscéral, de l’animal, du corps, quelque chose vers quoi tend le contemporain, la paternité est presque de l’ordre de la littérature, des mots, du déclaratif. Cette incertitude permanente fait que la recherche du père est très littéraire : on est dans l’ordre de l’esprit, de la culture, du choix, du récit. Voilà ce qui incarne le régime patriarcal.

« Alors que la maternité est de l’ordre du viscéral, de l’animal, du corps, quelque chose vers quoi tend le contemporain, la paternité est presque de l’ordre de la littérature. »

Thibault de Montaigu

Ce livre déborde encore la fiction parce qu’il se présente comme la levée d’une malédiction transgénérationnelle. Est-ce ainsi qu’il a véritablement opéré ?

Je pense qu’on est souvent agis par des loyautés invisibles. On fait des choses dans la vie de tous les jours qui sont la répétition de gestes, de mots ou de schémas d’aïeux qu’on ne connaît pas. Ce ne sont même pas les influences de nos parents et de nos grands-parents qui peuvent être, elles, évidentes. Non, il s’agit d’histoires anciennes qui se répètent malgré nous. Le fait de les connaître nous permet au moins de faire le tri, de ne plus répéter bêtement certaines choses et de nous libérer. C’est important se découvrir et de partir au-devant de son passé qui est toujours au-devant de nous-mêmes.


Cœur se développe d’une manière assez similaire à La Grâce, le précédent roman de Thibault de Montaigu, qui avait été honoré du prix de Flore et d’un succès mérité. Partant d’un récit de crise personnelle : ici son père, malade, aveugle, lui demandant d’écrire sur leur ancêtre Louis, mort héroïquement en 1914 des suites d’une charge de cavalerie, Montaigu abandonne ses projets fictionnels (au sujet du deuxième homme à avoir marché sur la Lune) pour se laisser guider par une enquête le menant bien plus loin que là où s’arrêtait la légende officielle, avant qu’elle ne transforme l’auteur lui-même. Plutôt que la fiction fabriquée, l’abandon de l’auteur à sa propre énigme renouvelle la puissance littéraire dans un monde saturé de mises-en-scène et d’identités tronquées. La composition du livre est admirable, les chapitres alternant les époques et les circonstances en maintenant un rythme haletant et une logique chorale. Le style est dépouillé avec des moments d’éclosion choisis. Mais surtout, Montaigu parvient à faire entendre d’une nouvelle manière des réalités autrefois sacrées mais devenues opaques : la foi, l’héroïsme, la verticalité, quitte à leur redonner leur relief humain. L’incarnation plutôt que la mystification – or, l’incarnation est finalement plus littéraire que l’époussetage des idoles, voici aussi ce que nous démontre ce roman au pouls si intense. Romaric Sangars


CŒUR, THIBAULT DE MONTAIGU, Albin Michel, 336 p., 21,90 €

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