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Histoire falsifiée : XIIè siècle, le vrai siècle de la Lumière

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Publié le

12 novembre 2024

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Loin des préjugés progressistes martelés à tort, le Moyen Âge, hormis en certaines de ses parties, ne fut pas obscur, voire, il offrit un premier apogée civilisationnel. Littérature, modernité, université, écriture musicale, philosophie, architecture, amour et mystique, le meilleur de l’Occident y a éclos, comme nous le rappelle l’historien Martin Aurell qui fait paraître ces jours-ci une biographie somptueuse d’Aliénor d’Aquitaine.
© Romée de Saint Céran pour L'Incorrect
© Romée de Saint Céran pour L'Incorrect

Quelle est la généalogie de cette légende noire du Moyen Âge ?

Celle-ci tient en grande partie à l’appellation de « Moyen Âge », un terme évoquant une transition sans envergure entre deux périodes glorieuses. Ce sont des médiévaux eux-mêmes qui ont forgé ce terme : Pétrarque, exilé à Avignon, qui attendait une renaissance italienne ; et saint Bonaventure, un franciscain qui désirait un retour à la pauvreté de l’Église primitive. Cette formule a ensuite été reprise avec un peu trop d’enthousiasme par les intellectuels de la Renaissance qui se sont mis à considérer qu’il y avait eu une parenthèse noire entre l’Antiquité et eux-mêmes, une parenthèse « gothique », qui se référait à la prise de Rome par les Goths, en 410, et à leur œuvre de destruction. Néanmoins, le Moyen Âge a ensuite connu de nombreuses réhabilitations, que ce fut par les romantiques, bien sûr, ou, de nos jours, avec le goût pour la fantasy ou les reconstitutions festives dans de nombreux villages.

Ce Moyen Âge réhabilité est essentiellement le « Moyen Âge central » des XIIe et XIIIe siècles, le moment des cathédrales, de la chevalerie, de la grande théologie. Avait-on conscience à cette époque de vivre un moment décisif ?

Les gens du XIIe siècle étaient sûrs de vivre leur Renaissance, même s’ils n’appelaient pas ainsi ce moment, mais plutôt « renouvellement » ou « restauration ». C’est alors, d’ailleurs, qu’on invente le mot « modernité », à partir de l’adverbe « modo » qui signifie « maintenant » en latin, et qu’ils substantivent en « modernitas ». Ils ont l’impression, à juste titre, de vivre quelque chose de complètement inédit parce qu’il y a une multiplication des écoles puis la fondation des universités à partir des années 1200. Par ailleurs, l’invention de l’ogive permet de créer le style gothique et ses grandes baies vitrées, un style vers lequel tout le monde se rue aujourd’hui. Lorsque les touristes visitent une grande ville européenne, ils se précipitent d’abord vers sa cathédrale.

Lire aussi : Déconstruire les déconstructeurs

Aliénor est justement une figure typique de ce Moyen Âge grandiose. Mais quand j’évoque cette reine à Arthur de Watrigant, il me répond qu’il s’agit là d’une femme fourbe qui a trahi Louis VII pour épouser le futur roi d’Angleterre et créer les conditions de la guerre de Cent Ans… Que lui répondre ?

Ce sont des préjugés partagés dans toute l’historiographie française du XIXe et du XXe siècle ! D’abord, Aliénor a été répudiée par Louis VII sans qu’elle n’y puisse rien. L’Église a constaté la nullité de son mariage pour consanguinité. Je ne pense pas qu’elle porte la responsabilité de cette séparation. On lui reprochait surtout de n’avoir pas donné d’héritier mâle à son mari, ce qui pouvait s’avérer catastrophique pour la couronne de France : sans héritier direct, les Capétiens verraient s’allumer la même guerre civile qui déchirait l’Angleterre à l’époque. Après, il est vrai qu’Aliénor épouse Henri II, futur roi d’Angleterre, mais il ne faut pas projeter nos mentalités dans une période où ce sentiment national n’existe pas de la même manière qu’aujourd’hui. Il y a certes un attachement à la royauté, quoique la noblesse se révolte sans cesse contre le roi pour défendre son indépendance, mais les tensions politiques ne sont pas du même ordre que pendant la guerre de Cent Ans ou à l’époque moderne.

Il y a une scène formidable dans votre livre où vous décrivez la rencontre de Bernard de Clairvaux et Aliénor, jeune reine de France, sous l’égide de l’abbé Suger. La spiritualité cistercienne, la naissance de l’art gothique et la future politique culturelle d’une femme lettrée, semblent résumées dans cette rencontre…

C’est le secrétaire de Bernard de Clairvaux qui raconte cette scène superbe où le cistercien rencontre la reine de France lors de la consécration de l’église-abbatiale de Saint-Denis, le premier chantier gothique d’Occident. Suger, son maître d’œuvre, est d’origine modeste, mais il est alors possible de s’élever très haut au sein de l’Église, il devient le conseiller le plus influent de Louis VI puis de Louis VII, et c’est un visionnaire. Certains affirment alors que si Suger n’était pas mort, il n’aurait jamais permis à Louis VII de répudier Aliénor et de commettre ainsi une telle erreur politique. Bernard est l’homme de tous les excès : s’il a diffusé la dévotion à la Vierge et développé une très haute spiritualité, il peut aussi se montrer très raide. Quand il rencontre Aliénor, il lui demande d’arrêter la guerre de Champagne, elle accepte et intervient avec succès. En contrepartie, Bernard promet de prier pour qu’elle ait un enfant, et elle tombe en effet enceinte ; l’enfant s’appellera Marie, ce qui est sans doute lié au fait que les Cisterciens promeuvent le culte de la Vierge.

L’Aquitaine au XIIe siècle est une région prospère mais aussi un foyer culturel intense, notamment depuis Guillaume IX. Peut-on parler de miracle aquitain ?

Il y a quelque chose qui s’est passé en Poitou, en Limousin, alors dans le duché d’Aquitaine, autour des troubadours. En Normandie, cela s’est développé sous l’influence d’Henri II et d’Aliénor. C’est sous leur règne et en Angleterre, d’ailleurs, que paraissent les premières œuvres en langue française, une langue chic et aristocratique qui est presque exclusivement parlée à la cour et que l’on peut donc écrire. Marie, la première fille d’Aliénor, épouse Henri le Libéral qui tenait à promouvoir les lettres en Champagne. Le cas de Chrétien de Troyes, qu’elle a protégé, est le plus spectaculaire puisqu’il donne aux lettres françaises un niveau inédit et force l’admiration des autres royaumes.

« On n’aurait jamais eu Beethoven, Brahms ou Schubert sans cette trouvaille de la partition qui est unique à l’Occident ! »

Martin Aurell

A-t-on dû attendre la Renaissance pour redécouvrir les classiques latins ?

Les classiques latins ont toujours servi de modèles aux gens du Moyen Âge et même sur le plan de la philosophie morale : les grands théologiens médiévaux admirent Cicéron et Sénèque, comme Socrate, souvent comparé au Christ pour la façon dont il a donné sa vie pour la Vérité. Il y a aussi une récupération des thèmes folkloriques qui viennent des veillées paysannes ou nobiliaires avec l’invention du merveilleux. Arthur et les chevaliers de la Table Ronde appartiennent à des traditions celtiques, faiblement influencées par la culture latine classique. Il y a des valeurs dans le merveilleux médiéval qu’on ne retrouve pas dans l’Antiquité. Autre apport culturel du Moyen Âge : la partition, une invention de l’Europe carolingienne, le pape ayant voulu promouvoir le rituel romain-germanique, ce qui implique d’inventer un système de notation des chants grégoriens. On n’aurait jamais eu Beethoven, Brahms ou Schubert sans cette trouvaille de la partition qui est unique à l’Occident !

Après que le Moyen Âge a fait cohabiter Socrate et Jésus, le roi Arthur et Charlemagne, la culture populaire et la culture aristocratique, la Renaissance ne réduit-elle pas tout à un élitisme antique ?

C’est exact. Le discours du XVIe siècle, anthropocentré et humaniste, s’instaure au détriment d’une vision qui avait un surplus de spiritualité et d’ouverture vers l’infini, une perception du réel et de l’au-delà propre au christianisme et au Moyen Âge. En ce sens, la Renaissance produit un rétrécissement du champ. N’exagérons pas non plus : Corneille et Racine reviennent souvent aux mythes médiévaux et certains humanistes ont trop insisté sur la rupture pour se mettre en valeur. Il faut justement admirer la modestie des intellectuels médiévaux, qui se disent des nains juchés sur des épaules de géants. S’ils voient plus loin que leurs prédécesseurs, c’est grâce à eux. Ils honorent une tradition, c’est-à-dire une transmission, et ne veulent pas faire du passé table rase.


ALIÉNOR D’AQUITAINE, SOUVERAINE FEMME, MARTIN AURELL, Flammarion, 496 p., 24,90 €

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