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Histoire falsifiée – XVII siècle : Éteindre les Lumières

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Publié le

12 novembre 2024

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Les Lumières, c’est un peu la tarte à la crème pour tous ceux qui voudraient légitimement remettre en cause notre contemporanéité néfaste. Marc Halévy, auteur des Mensonges des Lumières (éditions du Cerf), mathématicien et spécialiste des traditions, porte un regard nuancé sur la façon dont ce culte de la rationalité a accouché de notre société moderne, un monde désincarné qui a couvé trop longtemps dans les cendres du christianisme.

Quels sont, selon vous, les principaux mythes, voire les principaux mensonges qui ont été véhiculés sur les Lumières ?

Le principe général qui guiderait, dit-on, le mouvement des Lumières est celui d’une révolte contre le principe d’obéissance. Ce n’est qu’en partie vrai. Il y a effectivement eu un sentiment – qui s’est généralisé – contre l’absolutisme, c’est-à-dire cette prise de conscience que le pouvoir absolu et certains dogmes chrétiens étaient devenus obsolètes et n’étaient plus ni acceptables, ni durables face aux avancées de la science et, plus généralement, face à l’individualisme montant. Plus particulièrement, ce qui couve, c’est surtout une révolte contre le christianisme en général et contre le catholicisme en particulier, qui cadenasse volontiers la perspective séculière.

Finalement, on passe du « tout est absolu » au « tout est relatif ». Peut-on dire que c’est ce relativisme qui a conduit aux régimes totalitaires du XXe siècle ?

Les Lumières ont été à l’origine d’à peu près toutes les idéologies qui ont suivi le XVIIIe siècle. Au XIXe siècle, l’idée démocratique est un héritage des Lumières françaises, de Rousseau principalement, mais aussi son symétrique qui est le principe d’une autorité idéologique pour autant qu’il s’appuie sur une rationalité forte. Car c’est bien ce rationalisme naissant qui fonde les Lumières et qui est cette croyance discutable qu’une démonstration ou une théorie partagées par tous sont forcément vraies. Il y a une équation qui s’établit : la réalité perçue fonde la rationalité vécue. Mais ce qui est perçu et vécu est très relatif et varie d’un esprit à l’autre : on remplace donc l’absolutisme d’avant par un relativisme subjectif et fragile. Ce qui est perçu comme la réalité est essentiel pour eux. Si c’est rationnel, c’est acceptable. Si cela ne l’est pas, comme l’étaient à leurs yeux les religions dogmatiques ou les monarchies absolues, il faut alors « renverser la table » : c’est la naissance du mythe révolutionnaire.

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Parmi les mensonges les plus répandus, on a coutume de dire que les Lumières ont placé la femme à l’égale de l’homme. En fait, c’est tout à fait l’inverse…

Effectivement, mais les Lumières ne font là que traduire une évolution plus profonde propre au XVIIIe siècle : ce siècle est en train d’engendrer la culture bourgeoise et, avec elle, la fin de la sacralisation de la femme propre à l’époque médiévale… La femme médiévale était l’image de la mère de Dieu, de la féminité fécondante, l’image d’une sainte dispensatrice de toutes les vertus (avec son symétrique : la « sorcière », suppôt de Satan). Au XVIIIe siècle, il y a bien eu une régression significative de la place de la femme dans les sociétés : elle fut reléguée au rang d’un signe de richesse, d’une propriété détenue, d’un signe de puissance pour une classe nouvelle affirmant son affranchissement d’avec la société féodale.

« Les Lumières ont voulu remplacer notre conscience du monde et de la vie, par une conscience de classe dominée par l’idéologie et le politique »
MarcLévy

C’est aussi pendant les Lumières que naît une sorte de suprématisme paneuropéen, qui a été en partie le déclencheur du colonialisme…

En effet, le monde féodal était autocentré et ignorait superbement les autres parties du monde – hors la Terre sainte et le saint Sépulcre. L’Orient, cependant, depuis l’Antiquité, jouissait d’une aura de sagesse et de richesse (la plupart des grands philosophes grecs, raconte-t-on, ont été formés en Mésopotamie, en Perse, en Égypte, voire en Inde… et la Chine fabuleuse restait un mystère fascinant et respecté). L’effondrement inéluctable des monarchies européennes, l’émergence d’un sentiment supérieur de rationalité et le développement d’une économie bourgeoise avide de ressources éteignent peu à peu ce sentiment d’appartenance à un lieu restreint et déterminé (le fief) donc à une terre, à une communauté, à une tradition locale. Un concept apparaît : celui de l’Europe qui s’identifie à la tradition chrétienne, à l’image de l’Empire romain, à un continent voué à la théologie, à la science et à la philosophie. Avec un sentiment de supériorité marqué, par rapport aux autres continents et aux autres cultures : c’est l’origine de ce vaste mouvement, typique du XIXe siècle que fut la colonisation puis le « colonialisme ».

Pourquoi, selon vous, toutes les gauches européennes s’acharnent encore à défendre cet héritage des Lumières ?

L’universalisme, c’est la raison d’être de la gauche. Une notion que je réprouve complètement, non pas pour des raisons politiques, mais parce que je suis d’abord scientifique. Et qu’un mathématicien ou un physicien théoricien savent que deux choses ne sont jamais égales. Il y a toujours des différences. Et c’est précisément la promotion de ces différences et de leur complémentarité qui fait la richesse de l’humanité. Donc, ramener toute la vie de l’humanité à ces principes d’universalité, d’uniformisation, d’égalité, amène, dans mon langage de physicien, à imposer une croissance d’ « entropie » (qui est la mesure de l’uniformité et de la dilution). Cela signifie un arrêt de la Vie avec un grand V. Tout au contraire, la « néguentropie », qui est l’inverse de l’entropie, crée de la diversité, de la complexité, de l’hétéronomie, de la dynamique du fait des tensions positives qu’elle induit…

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Les Lumières, par haine de l’obéissance de principe (que je partage avec eux), ont enclenché une dérive à gauche durant tout le XIXe siècle (parallèle avec la montée de l’industrialisme) qui a voulu remplacer notre conscience du monde et de la vie, par une conscience de classe dominée par l’idéologie et le politique.

Cela dit, nuançons : il y a eu plusieurs « mouvements des Lumières » très différents voire opposés les uns aux autres. Ce mouvement connu trois pôles très distincts géographiquement et chronologiquement. L’Allemagne, d’abord, inventa l’Aufklärung qui fut un « philosophisme rationaliste », avec Kant au sommet, ayant engendré le romantisme… une désacralisation du christianisme devenu pur vitalisme. Ensuite vinrent l’Angleterre et l’Écosse (et, à leur suite, les États-Unis), où naquit l’Enlightenment dominé par un souci d’empirisme et de réalisme contre tous les idéalismes et tous les idéologismes : les faits mesurables et rien qu’eux. En queue de peloton, la France arriva avec ses Lumières (Montesquieu et Madame du Châtelet furent formés à l’école anglaise), avec ses pitres mondains comme Voltaire, ses hurluberlus déjantés comme Rousseau, ces aigris anticléricaux comme d’Holbach ou Helvétius, et avec d’authentiques esprits puissants comme Montesquieu, Diderot ou d’Alembert. Globalement – parce que c’est la nature française –, les Lumières furent des producteurs d’idéologisme, ramenant la réalité humaine à de pauvres canevas mécanicistes et positivistes.

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