Si la comparaison avec Fabrice Luchini est sans doute facile et doit peut-être gêner l’intéressé, elle n’en est pas moins tentante. Pour ces deux autodidactes passionnés, la mission est autant d’apprendre que de transmettre leur savoir à un public plus large. Par le biais des grands textes du XIXe siècle (de Michelet à Dumas, de Lamartine à Hugo), nous avançons pas à pas dans la folle densité de cinq années révolutionnaires. De la mystification républicaine de la prise de la Bastille en 1789 à la Terreur impitoyable de 1793, Maxime d’Aboville incarne avec une puissance, un lyrisme et un art dramatique majestueux cette période aussi fascinante qu’inquiétante, véritable clé de voûte de notre société moderne. Si le comédien est au service des textes, il n’oublie pas d’ajouter une profondeur singulière à ce spectacle en nous montrant, des débuts euphoriques à la rage aveugle de la fin, que l’exaltation des foules et la tyrannie idéologique ne font pas bon ménage. En citant autant Marcel Gauchet que Raymond Aron en privé, il montre avec pudeur mais franchise qu’il rejoint plutôt Tocqueville que Bonald, d’un côté, ou que Marx de l’autre.
DU SANG SUR LA SCÈNE
Véritable chemin de croix d’une incroyable complexité, l’Histoire de la Révolution française est ici clarifiée par une habile sélection de dates marquantes illustrées par des extraits savamment choisis. On se souvient particulièrement de l’épisode vendéen du Quatre-vingt-treize de Victor Hugo : grand moment du spectacle. Celui qui fut un élève dissipé se retrouve aujourd’hui dans le rôle de l’acteur-professeur. C’est en lisant les textes des auteurs qu’il met à l’honneur dans La Révolution que Maxime d’Aboville sent instinctivement leur matière « à la fois lyrique et incroyablement porteuse ». Il le sait alors : ce qui est d’abord un livre sera parallèlement un spectacle. Chaque séquence, chaque chapitre sont d’une intensité formidable. Nous sommes pris dans l’action de cette grande histoire qui se fait, jour après jour, événement après événement. C’est une histoire charnelle et non pas analytique. On devine le sang sur les échafauds, on renifle l’haleine chargée d’un Danton, on entend la voix sèche de Robespierre, on voit la foule hurler aux fenêtres du roi et de la reine. Devant nos yeux, sur le plateau du Théâtre Hébertot, nous voyons surtout la machine révolutionnaire s’emballer et devenir incontrôlable.
LE RÉCIT D’UN GÂCHIS
D’Aboville se confie : « La phrase qui m’a guidé pour la trame du spectacle et sa dramaturgie, c’est une phrase que prononce le Girondin Pierre-Victurnien Vergniaud durant son procès, et qui dit : « La Révolution est comme Saturne : elle dévore ses enfants. ». Voilà l’idée maîtresse. Il continue : « C’est malgré tout une critique. C’est le récit d’un immense gâchis, de quelque chose qui aurait pu se faire autrement. » Il n’hésite pas, au détour d’une phrase, à mettre en garde contre les instincts primaires ou la compromission pour les passions populaires. Ce n’est pas rien. Durant notre heure de conversation, je me suis mille fois demandé avec quel autre comédien aurais-je pu parler de toutes ces choses. Et c’est un peu pour cela, mais d’abord pour son talent – qui mêle une tradition vaillante à un panache plein de fougue – que Maxime d’Aboville est un comédien rare. Sa nature noble et inquiète l’élève au rang des plus grands interprètes contemporains.
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
D’APRES HUGO, MICHELET, DUMAS, LAMARTINE
MAXIME D’ABOVILLE
Théâtre Hébertot
Jusqu’au 4 janvier 2025





