Précisons d’abord que le mot est français, mais qu’il vient de l’anglais, mais qui l’avait emprunté au français ; bref, un vintage (à prononcer comme ça s’écrit), c’est une vendange, et avons-nous vraiment besoin des Anglais pour parler du vin, même quand il s’agit de portos ou de champagnes millésimés ? Mais le vintage (prononcez « vinetaidje »), c’est autre chose, c’est du vieux chic, du vieux griffé, siglé, signé, estampillé, répertorié – du vieux pas trop vieux, d’ailleurs, entre trente et soixante ans, un état intermédiaire entre le démodé et l’antique.
Ce vintage-là est une manière de croisement entre le chic, le rétro, le culte et l’historique, une recréation purement mentale d’une soudaine actualité retrouvée, d’une séduction retrouvée, mais avec je ne sais quoi de trop pesé, de trop voulu, de trop répertorié, oui, c’est cela : le vintage des pages décorations et mode, le vintage des amateurs satisfaits qui évaluent et classent, c’est un morceau de passé soigneusement prélevé dans les strates obsolètes de nos vies et des époques révolues et transformé, par la grâce d’un regard contemporain, en un objet de désir immédiat.
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Mais ce prélèvement modifie la substance de ce qui a été extrait. Dans le riche filon des souvenirs, dans la pâte des choses pâlies et fondues où se patinent côte à côte l’élection de François Mitterrand, La Guerre du feu, un parfum d’Yves Saint-Laurent et une tenue d’aérobic – c’est ainsi, 1981 est un passé composite –, rien ne se distingue vraiment par sa qualité qui n’ait pas déjà été reconnu et qui ait survécu, comme Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie, de Jean Raspail (par exemple, citez-moi le livre que Duras publia cette année-là ?). Quand le vintage prélève une parcelle flétrie et nous dit qu’elle est belle de pur flétrissement et veut nous convaincre qu’il suffit de bien la regarder pour en percevoir les beautés qui ne sont qu’une condensation de l’atmosphère du présent, venue recouvrir la pauvre chose d’une pellicule brillante de nostalgie facile et de « bonne affaire » avisée, le préleveur s’illusionne et ment.
La pièce vintage est un zombie saturé d’arrière-pensées financières : ce n’est pas un vieux numéro défraîchi de Strange, une boîte de « Puissance 4 » ou cette paire de brodequins de montagne objectivement laide, ce n’est pas un pur souvenir d’enfance ou un magnifique rebut tiré d’un placard familial, non, c’est une ruse de l’esprit qui évalue le prix potentiel de l’objet, sa valeur résiduelle étant dopée au snobisme du quiet luxury, qui exhibe néanmoins son appartenance authentifiée (l’amateur de vintage ne croit en fait qu’aux valeurs dûment cataloguées), et augmentée de la vanité de l’amateur « qui a l’œil ». Véritable mort-vivant, la pièce vintage ne se propulse dans l’espace social que par la volonté de son possesseur qui l’anime de sa fausse modestie, avant que le pauvre machin ne retombe, inanimé, dans le grand foutoir du démodé.
Calculé, prétentieux, roublard, pingre, inquiet, collectif, moribond, en sursis et satisfait, le vintage est de gauche.





