Au premier abord Un Beau Diable s’apparente à un exercice de style, à une respiration après la rédaction de la trilogie de L’Autre Rive, une œuvre qui vous aura occupé longtemps…
Vous avez raison. L’Autre Rive, c’était douze ans de travail et 1 800 pages. Avec Un Beau Diable j’explore un autre type de fantastique. Écorcheville (nom de la cité baroque et ténébreuse où se déroule la trilogie, NDLR) était une extension de notre monde. Une extension presque officielle, puisque l’ensemble des trois volumes repose sur l’existence au bord du Styx d’une ville appartenant à la France, face aux Enfers. Il n’y a rien de semblable dans Un Beau Diable, qui utilise l’univers réel comme toile de fond et s’apparente d’abord à une simple variation sur le thème du diable.
Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de reprendre à votre compte l’image du Malin ?
Par le passé, j’ai assez peu joué avec des thématiques chrétiennes – à part dans Le Démon à la Crécelle, qui abordait frontalement ce qu’on pourrait appeler la « mythologie catholique ». Alors que L’Autre Rive baigne dans la mythologie gréco-latine, mon imaginaire de prédilection depuis toujours, avec Un Beau Diable, c’est avec un fantastique plus traditionnel que j’ai voulu renouer. On n’en a jamais fini avec le diable…
Dans Un Beau Diable, votre style est beaucoup moins baroque que dans L’Autre Rive, il y a presque une sorte de ligne claire…
C’était volontaire. Ça a été un grand plaisir d’écrire une trilogie grouillante de monde, à tel point que j’ai ressenti la nécessité d’adjoindre au troisième tome un dictionnaire des 90 personnages pour m’y retrouver moi-même… Reste que cette entreprise a occupé une si grande partie de ma vie, de 2007 à 2023, que j’avais besoin de m’en détacher, et d’abord d’un point de vue stylistique, en effet. La Trilogie avait quelque chose d’un feuilleton baroque. Un Beau Diable, c’est au contraire un récit épuré, presque une parabole. Avec un casting réduit.
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Vous avez toujours été classé en « littérature blanche », alors que vous œuvrez principalement dans le fantastique. L’Autre rive, c’est même du world building à l’état pur, comme disent les afficionados de fantasy…
Je ferai une différence entre le fantastique à la française et le fantastique anglo-saxon. Je n’ai rien à voir (hélas ?) avec l’imaginaire de pacotille de l’heroic fantasy déclinée de l’univers de Tolkien, la « sword and sorcery », les super-héros et toutes ces choses kitsch qui marchent actuellement auprès des jeunes générations. Encore moins avec le gore. Selon moi le gore, marqué par le protestantisme puritain américain, doit sa noirceur absolue au dogme de la prédestination, c’est un fantastique punitif sans pardon ni rachat. Au contraire, la littérature fantastique française, imprégnée d’un substrat mental catholique, ménage aux auteurs et à leurs créatures plus de compromis et d’accommodements avec le ciel comme avec l’enfer. Quoi qu’il en soit, c’est vrai, publiant depuis l’origine des fictions le plus souvent d’inspiration fantastique chez des éditeurs non spécialisés dans ce domaine, principalement Grasset, je suis en effet classé en « littérature blanche »… J’ai conscience de me rattacher à un fantastique qu’on pourrait qualifier de « minoritaire ».
Je lisais récemment un extrait du journal de Philippe Muray, qui estime que le fantastique, tel qu’il est apparu au XIXe siècle, n’est jamais qu’un moyen de construire du récit sur l’absence de Dieu. Dans votre œuvre, il y a effectivement l’ombre portée de ce grand absent…
Le meilleur moyen d’évoquer Dieu en littérature reste encore de parler de Satan, son Adversaire, ainsi qu’on l’appelle souvent : Satan est l’Adversaire de Dieu à travers nous, ses créatures. Donc oui, Dieu est présent en creux, forcément, puisque j’ai été élevé dans la religion catholique, devenue pour une large part un automatisme en Occident. J’ai été baptisé tardivement, distraitement… Je n’ai pas la Foi, mais le christianisme fait partie de mes racines, comme la mythologie gréco-latine. La différence entre les deux, c’est que le Dieu chrétien semble très éloigné des passions humaines, tandis que les dieux grecs sont pétris d’humanité. C’est pourquoi il est très compliqué d’évoquer Dieu en littérature, du moins de faire de lui un personnage de roman. Pareil pour les saints. Les saints ne sont pas vraiment des êtres humains. Ils n’ont pas d’autre passion que de servir Dieu. Au mieux, ils font le bien. Ce n’est pas assez pour démarrer la machine à imaginer. La matière d’un bon roman réaliste, ce sont avant tout les ambitions, les amours, les affrontements, les haines humaines… Il n’en va pas de même avec la littérature fantastique, à laquelle on veut bien me rattacher.
Extinction matérielle, économique ou écologique, extinction artistique, philosophique, spirituelle, l’humanité semble occupée à creuser avec entrain toutes ses tombes à la fois.
Aujourd’hui, avec les autofictions, ce serait plutôt l’ego, la matière du roman, non ? Quel est votre regard sur ce raz-de-marée de narcissisme qui compose aujourd’hui 90 % du paysage littéraire en France ?
Je suis juré et secrétaire général d’un grand prix littéraire (le prix Renaudot, ndlr) Par mes lectures, je suis donc souvent confronté à la production autofictive. Tous les auteurs ont bien évidemment le droit d’écrire ce qu’ils veulent, et les talents ne manquent pas parmi ceux qui pratiquent l’autofiction. Ce genre remporte de nos jours une grande partie des suffrages du public. Comme le gore, ce n’est pas ma paroisse, mais à ce sujet je me sens tenu à un devoir de réserve facile à respecter, car fort peu de romans fantastiques sont en lice à l’automne. Écrire, c’est d’ailleurs effectivement recycler sa propre vie, en enchâsser des éclats dans des histoires inventées ou rapportées. Réalistes et fantastiqueurs, les romanciers et nouvellistes sont d’infatigables recycleurs. Mais s’en contenter, même en rallongeant ou en épiçant la sauce d’éléments fictifs, me paraît insuffisant, quelque part « paresseux ». Au centre de toute fiction, et au centre de la vie de chacun, il y a au départ un vide que l’auteur doit combler, peupler, métamorphoser en un semblant de plénitude au prix d’une dépense d’énergie mentale considérable.
Revenons au fantastique. Quel serait selon vous le récit matriciel d’un fantastique à la française ?
Le récit matriciel exemplaire du fantastique tel que je le conçois serait La Peau de Chagrin. Tout y est à l’état de perfection, notamment cette idée que le fantastique ne procède pas d’une volonté de faire peur (c’est la thèse de Roger Caillois qui ne m’a jamais convaincu), mais d’une volonté de se repérer dans un monde presque illisible, de retrouver du sens, aujourd’hui, notamment, dans l’univers-simulacre que la révolution industrielle a contribué à créer. Les grands romans fantastiques, qu’ils appartiennent ou non au domaine français, La Peau de Chagrin, mais aussi Dr Jekyll et Mr Hyde, Frankenstein, ou le Prométhée moderne, Le Procès, L’Invention de Morel, et même l’humble et admirable Mme Muir et le fantôme, sont des métaphores de l’expérience humaine… C’est cette dimension métaphorique qui manque peut-être congénitalement l’autofiction. Pour qui tiquerait sur ma liste de grands romans fantastiques : la distinction plan-plan entre fantastique et science-fiction me paraît souvent caduque : une invention scientifique anticipée (la schizophrénie chimique de Stevenson, le cinéma total et meurtrier d’Adolfo Bioy Casares, l’homme composite de Mary Shelley) reste de l’ordre du fantastique.
Vous vous amusez à mettre dans la bouche du Diable vos propres considérations sur le monde et la modernité. Il semble accompagner de ses vœux une certaine décadence, tout en en dressant un constat parfois amer…
Le Diable est disert, lucide et cynique. Il est tentant de lui donner la parole, de lui prêter certains propos. Je m’y suis beaucoup amusé, considérant que sa nature, c’est sa plasticité, sa faculté de s’adapter à tous les systèmes, à tous les discours… D’où ses ruptures de ton brutales au sein d’une même tirade. Il y a deux diables, dans mon roman. L’un Florian, « le beau diable » de l’histoire, n’est qu’un pauvre diable d’acteur sollicité d’incarner Satan dans l’adaptation au cinéma du grand poème inachevé de Victor Hugo, La Fin de Satan. Le producteur et metteur en scène du film est un milliardaire, Fallen, sous le masque duquel se cache le vrai Diable… N’oublions pas que Satan-Lucifer (« porteur de lumière ») est d’abord un ange déchu, quelque chose comme le fils maudit de Dieu. Fallen diffère de l’image traditionnelle du démon, en ce qu’il ambitionne sa rédemption, à l’instar de son modèle dans le poème d’Hugo. Ce Satan-là est las de sa déréliction. Il aspire à revenir dans le giron divin par la magie ou par la grâce du cinéma, à travers celle de Florian.
Je vous trouve finalement assez proche d’un Volodine, ou d’un Jacques Abeille, puisque vous œuvrez tous les trois dans le genre fantastique, mais depuis la littérature blanche. Et que chacun de vous a bâti un univers avec ses propres règles.
Pour certains auteurs, il y a effectivement des trous dans la raquette éditoriale. Les éditeurs ne savent pas vraiment comment vendre ceux, qui n’appartenant indubitablement ni à la littérature générale, ni à la littérature populaire, pâtissent d’un problème d’identification. Cela dit, j’aurais mauvaise grâce à me plaindre car les satisfactions d’auteur, prix et traductions, ne m’ont pas fait défaut. Tout au plus toucherais-je sans doute un public plus jeune et plus nombreux si mes livres paraissaient dans des collections ouvertement fantastiques, signalisées comme telles.
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À la fin d’Un Beau Diable, il y a une tirade sur l’impression de réalité, une sorte de mise en abyme romanesque qui m’a fait penser à certaines intuitions gnostiques : cette idée que le monde est une illusion créée par un Dieu mauvais…
Si la gnose tend à deviner les intentions divines, je m’en sens très éloigné, sinon au titre de jeu ou d’hypothèse exploitée dans l’espace romanesque. Il est vrai cependant que les conjonctures mondiales laissent craindre diverses catastrophes, dont une extinction finale. Le fond de l’air sent par moments l’Apocalypse. Mais ce serait, ou ce sera, notre faute. Extinction matérielle, économique ou écologique, extinction artistique, philosophique, spirituelle, l’humanité semble occupée à creuser avec entrain toutes ses tombes à la fois. Le sentiment gagne que la création est corrompue et menacée à cause de la technique et de la technologie qui la singent à outrance et la minent. En vieillissant, j’ai effectivement la sensation que la vérité et le réel sont en train de s’évaporer à cause des écrans, des réseaux, de l’IA, du voile chatoyant mais trompeur qui se substitue très rapidement au monde et dénature notre relation avec lui. « Il n’y a plus rien de secret ou d’intime, rien de faux ni de vrai, il n’y a plus que des traînées de poudre et des feux de brousse d’information. La réalité perd chaque jour de sa réalité ; on n’ose même plus imaginer ce qu’il en restera d’ici quelques années ! Ou bien n’était-elle dès l’origine qu’une illusion ? » s’interroge Florian dans le roman.
Est-ce que finalement, la raison pour laquelle il y a autant d’autofictions aujourd’hui, c’est que le réel est devenu tellement hyper-fictif que la littérature a du mal à se réinventer en tant que fiction, justement ?
C’est vraisemblable. L’hyperfiction du réel rend progressivement caduque le travail besogneux et hasardeux des fictionnaires à l’ancienne. Ce phénomène menace à terme tous les romanciers, tous les artistes. Pour évoluer utilement, efficacement dans l’imaginaire, on ne peut se passer de la base arrière d’un solide socle de réalité. Si celle-ci est ensablée, poreuse ou friable, art et fiction risquent de s’écrouler, de s’effondrer sur eux-mêmes.
Voilà déjà quarante ans que Georges-Olivier Châteaureynaud trace son sillage et pourtant il reste un secret bien gardé. Pas d’apparition télévisuelle et très peu de promotion dans les médias, peut-être parce que son œuvre reste difficile à classer, s’inscrivant à la fois dans la tradition rigoureuse d’un fantastique XIXe siècle et dans la littérature expérimentale. Châteaureynaud est pourtant traduit dans une trentaine de pays, preuve que lorsqu’on œuvre à la lisière des genres, on est rarement prophète en son pays. Il faut dire que son œuvre maîtresse, la trilogie de L’Autre Rive, est une sorte de monument littéraire fiévreux pas vraiment soluble dans le paysage littéraire actuel. L’Autre Rive, c’est un incroyable et baroque feuilleton littéraire qui tutoie autant Eugène Sue que Mervyn Peake, d’une générosité et d’une radicalité dans l’invention qui fera date, basée autour d’un concept fort mais périlleux : l’existence d’une sorte de mégalopole baroque perchée au bord du Styx, qui bat pavillon français (!) et dans laquelle s’affrontent trois grandes familles décadentes, sous des pluies de crapauds et de mauvais sorts, dans une ambiance qui fait se côtoyer les chimères antiques de Jean Ray (Malpertuis) et la tragédie familiale à rebonds multiples. Moins ambitieux, fatalement, Un Beau Diable s’inscrit dans une veine plus classique, celle du conte fantastique à la Hoffman ou à la Leo Perutz, et permet à l’auteur de s’accorder une parenthèse ludique, offrant aux nouveaux lecteurs une porte d’entrée idéale dans une œuvre à la fois exigeante et populaire. MO






