C’est l’un des plus grands auteurs de théâtre vivant, qualifié de « Beckett du XXIe siècle » par Le Monde, et il achève un projet romanesque fascinant qui prouve que si Fosse est un nouveau Beckett, alors c’est Beckett + Dieu, car chez lui l’absurde mue en paradoxe mystique. Réunis en trois volumes, l’œuvre septologique de Jon Fosse, dont le dernier volume rassemble les deux derniers livres, est fondée sur un découpage simple : un jour un livre pour dérouler l’entièreté d’une semaine avant Noël dans une petite ville de Norvège. Asle, un peintre renommé et veuf entre dans une crise latente au fil d’actions quotidiennes : voir son voisin paysan avec lequel il doit passer le réveillon, porter ses toiles au galériste de la grande ville voisine, et prendre des nouvelles d’Asle, un autre peintre qui est son homonyme et son double, leurs vies ayant seulement un peu divergé, et ce deuxième Asle se trouvant à l’hôpital dans un état grave après avoir été récupéré ivre mort dans la neige par le premier. Contrairement au second, le premier Asle s’est sauvé de son alcoolisme par le catholicisme, a aimé fidèlement Alse, sa femme au prénom anagrammatique désormais décédée, mais étrangement présente, et s’est montré en général plus timide et contrôlé que l’autre, qui serait une version déraillée de lui-même, mais de presque rien.
Lire aussi : Georges Mathieu : le déchaînement grandiose
Prose lente
Voici le thème, aussi simple que possiblement vertigineux. Là-dessus, la langue de Jon Fosse tire un monologue infini d’Alse (qui est aussi un double de l’auteur par de nombreux aspects biographiques), sans point, scandé par des « je pense » et « je dis », entremêlant sans cesse les temporalités, les souvenirs, et, dans cet ultime volume, entremêlant également les vies des deux Alse dans un crescendo final le long du fil de journées presque vides où il neige et pleut, où on attend Noël, et où les interlocuteurs formulent aussi peu de choses que le narrateur leur en transmet. La prose lente de Fosse se bâtit ainsi comme un long ressassement rythmé à partir d’éléments sommaires, développant des scènes tournant parfois autour de détails simples mais à la résonance existentielle décisive, et au sein de ce véritable ensevelissement verbal, des destinées se recomposent. Ce flux de pensée peut être parfois harassant, il n’en forme pas moins une expérience de lecture intense et singulière et surtout, régulièrement, la prose atteint des moments d’éblouissements dostoïevskiens, des grandes vérités théologiques formulées dans une simplicité désarmante, comme des éclairs parmi la houle.
Un roman-rosaire
Difficile, pour Le Monde, d’admettre le catholicisme revendiqué de l’auteur, athée issu d’un pays protestant et converti en 2013 à la religion des « papistes », si bien que leurs critiques tentent sans cesse d’édulcorer cette réalité. Pourtant, comment comprendre la démarche artistique de cette monumentale « Septologie », dont chacun des sept livres s’achève par l’amorce de la récitation d’un rosaire sans prendre très au sérieux la foi de son auteur ? En réalité, le dispositif romanesque de Jon Fosse se confond totalement avec cette forme de prière en quoi tous les mots sans arrêt se résorbent, comme si l’écriture procédait de la même scansion, du même égrainement progressif de détails quotidiens tandis que la méditation se porte sur des visions plus vastes, non des scènes de la vie du Christ mais de la vie du narrateur, avec ses mystères glorieux, lumineux, douloureux, jusqu’à s’élever au mystère de Dieu enfin effleuré une fois atteint l’état requis. Vivre en catholique et vivre en artiste sont deux choses similaires affirme le narrateur, et Jon Fosse le démontre en nous crucifiant par les paradoxes, usant d’une matière pauvre pour une composition magistrale, lui qui dynamita l’Académie du Nobel avec une fausse candeur délicieusement provocatrice, lorsqu’il conclut son discours de réception par un : « Et merci Dieu ». Merci Jon.







