La France des années 70 tenait encore son rang. Bardot et Delon incarnaient aux yeux du monde la beauté de son peuple ; la Nouvelle Vague venait de révolutionner le cinéma depuis le pays de ses créateurs ; Gainsbourg élevait le niveau de la pop mondiale ; la bombe atomique et le Concorde lui permettaient de rivaliser avec les empires en termes de puissance technologique ; et puis elle avait Georges Mathieu, quasi-peintre officiel du pompidolisme, avant-gardiste en art et réactionnaire en politique, dont le style allait avoir un impact environnemental et populaire significatif. Sa fameuse pièce de 10 francs, le logo d’Antenne 2, les affiches d’Air France, le trophée de la cérémonie des défunts 7 d’or, c’était lui ; le peintre, royaliste et nostalgique du Grand Siècle, défendait l’implication de l’art au cœur de la cité, et redessinait les détails de son époque avec un style aussi élégant qu’électrique.
Il réinsuffle du grandiose dans une ère artistique abstraite, froide et minimaliste, et tout en employant ses moyens
Un dandy tonitruant
Son importance tenait aussi à la mise en scène que pratiquait le « peintre le plus rapide du monde » : même ses longues moustaches tombantes et sa chevelure ramenée sur une seule ligne en arrière du crâne sont graphiques et typiquement « Mathieu ». Il posait en dandy exubérant pour Paris Match, au volant de sa traction ou installé sur son fauteuil Louis XIV, affichant sa singularité de manière superbe et tonitruante au moment où la massification commençait de formater ses contemporains. L’homme, l’œuvre, la pratique de l’existence et la vision du monde : tout était aligné sur le même élan grandiose. Car c’est sans doute une des particularités du style de Mathieu, d’être parvenu à réinsuffler du grandiose dans une ère artistique abstraite, froide et minimaliste, et tout en employant ses moyens. La mise en scène de son geste pictural par de nombreuses captations vidéo participa aussi de son mythe (on en a quelques beaux exemples à la Monnaie), et contribua à intéresser le grand public à un art apparemment ésotérique. Le maître se montre en sa transe, semblant jeter des coups de pinceaux au hasard tout en étant saisi de fureur créatrice, écrasant ses tubes à même la toile, l’aspergeant, la piquant soudain d’un simple point. À la fin, surprise : l’ensemble dégage une force et une beauté évidentes et un remarquable équilibre des textures, des couleurs et des traits ressort de ce qui semblait un champ de bataille hagard.
Un calligraphe transi
L’exposition de la Monnaie retrace la carrière du peintre avec profusion et clarté. Inspiré par Jackson Pollock et d’autres expressionnistes abstraits qu’il a découverts en Amérique où il voyage fréquemment pour son travail, Mathieu élabore sa propre abstraction (le genre dominant de l’époque), qui passe ensuite par plusieurs périodes, des toiles immenses à titres historiques (« Capétiens partout ! », « La Bataille de Bouvines »), des moments « orthogonaux » avec ajouts de lignes à l’air industriel, des moments zen, beaucoup plus épurés. Ce « calligraphe d’occident », comme l’avait formulé Malraux, invente un art martial où l’absence de figures, de sens et de perspectives qui caractérise l’abstraction est comme compensée par un risque total en général traduit par une explosion colorée. Acculé à produire une toile sous l’œil d’une caméra, en public ou, volontairement, l’avant-veille de l’exposition, Mathieu se plonge dans un état second, s’affronte intérieurement à son thème (en peignant sur les lieux d’une bataille, par exemple), puis se jette sans filet sur le tableau avant d’en ressortir tout éclaboussé de couleurs, comme un guerrier sanglant ayant survécu au choc des armées.
L’épopée psychique
La force des toiles de Mathieu, c’est que si elles ne signifient rien de précis, elles sont néanmoins l’empreinte claire de ce qui semble avoir été un terrible combat intérieur ou la radiographie fascinante d’une brève épopée psychique. C’est en cela que sa peinture est nettement supérieure à celle des autres maîtres de son genre dont l’automatisme créateur, au lieu d’être un risque vécu, se transforme vite en routine barbouilleuse. Son astre décline durant les années 80, et sa réaction, une morgue résignée et amère plutôt qu’une adaptation opportuniste, témoigne encore de son authenticité. C’est que durant ces années-là, la modernité flamboyante des Trente glorieuses mue en modernité cynique : on veut du kitsch, du décalé, du grotesque ou du froid, et le grand élan aristocratique et furieux du peintre français détonne franchement avec la nouvelle ambiance. Comme tous les maîtres des avant-gardes pertinentes du XXe siècle, Mathieu aura réussi une sorte de régénérescence primitiviste du sens de son art. Un geste brûlant, une lutte avec la matière menée dans une fièvre spirituelle, un ordre étonnant élaboré à fleur de chaos.
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En attente d’actualité
La peinture de Mathieu est aujourd’hui plutôt boudée, sans doute que son esthétisme et sa grande allure passionnée n’entrent toujours pas dans les canevas du siècle. Les organisateurs de l’exposition sont donc allés chercher des héritiers ailleurs et proposent, en complément de la rétrospective, la visite de plusieurs salles offertes à six experts en graffiti poussés à s’inspirer du maître. D’une démagogie plus que douteuse, l’expérience nous livre un résultat assez attendu, c’est-à-dire dégueulasse. Si Mathieu a l’air de barbouiller pour finalement signer des toiles dont la cohérence interne, la richesse graphique et la magnifique composition des couleurs sont manifestes, nos grapheurs urbains ont eu l’air de faire du Mathieu, mais se sont en réalité contentés de barbouiller. Évidemment, les bombes aérosols ne permettent que des couleurs et des gestes sommaires, et si une même urgence peut en effet animer ceux qui les utilisent en enfreignant les lois, celle-ci est d’une nature physique plutôt que métaphysique. C’est dans sa manière d’appréhender son art que Mathieu demeure d’une brûlante actualité, parce qu’il a réussi à conjuguer extrême modernité et rayonnement, recherche formelle et inscription dans la réalité quotidienne, mode et transcendance, nouveaux médias et haute tradition, fureur et séduction. Voilà la formule qui nous manque et que Georges Mathieu aura réussi à incarner supérieurement pour sa génération, nous montrant qu’il était possible de l’atteindre. Il suffit d’être génial.
GEORGES MATHIEU, GESTE, VITESSE, MOUVEMENT, La Monnaie de Paris (en collaboration avec le Centre Georges Pompidou), 11 quai Conti 75006 Paris. – Jusqu’au 7 septembre.





