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Pourquoi la musique française est-elle si dépressive ?

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Publié le

27 décembre 2017

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musique

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Récemment, Ventre de Biche a sorti 333 Mi-Homme, Mi-Bête, sur le label « Teenage Menopause Records » (tout un programme). Un disque qui ne respire pas la joie de vivre. Et ce n’est pas le seul. La déprime en musique est-elle une tradition française ?

 

Ventre de Biche est un artiste qui évolue hors des sentiers battus. À l’opposé d’un star system « bling bling », il promène sa new-wave désabusée dans un paysage musical français de plus en plus gris. Le titre d’ouverture de son nouvel album « Parmi Les Chiens » pose d’entrée de jeu l’ambiance : « Tiser, manger, chier et dormir. Nous essayons de ne pas pourrir trop vite. » C’est qu’il y a du pourrissement dans la musique française, et, si c’était pour l’instant limité à un underground de plus en plus reconnu, on peut constater comment la déprime s’infiltre désormais par petites touches dans le mainstream.

Ne nous leurrons pas : les clips du prêt-à-écouter sont toujours dominés par des sourires de mannequins interchangeables, mais des tâches de moisissure commencent néanmoins à parasiter l’écran. Universal Music a signé Eddy de Pretto, jeune artiste qui se dit à mi-chemin entre Frank Ocean et Claude Nougaro, et dont la musique conte les excès d’une génération désabusée, sans tendresse ni filtre. Son tube s’appelle «  Fête de trop  » et propose une des multiples réponses possibles à l’énigme. Car la génération actuelle fait peut-être la fête en roue libre, sans plus pouvoir s’arrêter, mais une fête perpétuelle est-elle une fête, ou une fuite en avant tragique pour ne pas voir la réalité en face : que le monde moderne n’a pas tenu ses promesses ?

 

 

La Vérité crue

 

Pour beaucoup de jeunes, le présent a un goût amer, et l’avenir ne s’annonce guère radieux : entre ceux qui se sont empêtrés dans des études pour ne se voir offrir que des stages à répétition, qui sont obligés de vivre en colocation passée la trentaine et doivent enchaîner les petits boulots en plus de leurs études ou de leur CDI pour survivre dans un monde de plus en plus cher, et les autres, les abandonnés de la ruralité, qui n’ont aucun horizon, perdus dans un monde qui ne veut pas d’eux, il est difficile d’être à la fois lucide et heureux ! « La vie est un long fleuve de merde, et je sais pas nager », chante Ventre de Biche.

 

 

Au-delà de la référence, qui peut faire sourire  : un vrai désespoir. Une musique qui ne ment pas, sans artifice, sans fioriture. Ici, pas de production léchée qui puisse faire disparaître les imperfections. Sur scène, Luca Retraite (vrai nom de Ventre de Biche) est à l’image de sa musique : habillé de la façon la plus normale possible, il livre seul des sets minimalistes. Vérité crue, anti-spectacle. Une attitude punk, totalement punk, sans le décorum, sans l’uniforme obligatoire perfecto/crête/cannette de 8.6. Ventre de Biche est affilié à la Grande Triple Alliance de l’Est, fleuron d’une scène régionale qui s’est fait comme spécialité de produire une musique parfumée au Xanax et à la bière tiède.

 

Tradition noire

 

Dans le même registre, on peut citer Noir Boy George et sa new-wave dépressive (« Enfonce-toi dans la nuit »), Essaie Pas et sa «  Danse Sociale  », Scorpion Violente et son électro foutraque (« Fugue de Pute Mineure »), Rouge Gorge qui chante «  Je Peux Voir Ta Peine ». Toute une vague de musiciens assommés de spleen. Mais est-ce vraiment si nouveau ? Peut-on tout mettre sur le dos de la situation sociale, politique et économique ? Ce serait une réponse un peu facile.

 

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Après tout, la chanson française a très rarement été pétillant  : ce n’est que l’arrivée de la variété qui lui a donné des atours plus avenants. Et, même quand elle faisait rire, on riait jaune, comme dans cette grinçante chanson de Ray Ventura, qui pourrait être le leitmotiv de notre gouvernement : « Tout va très bien, madame la marquise  », dans laquelle des domestiques expliquent à leur maîtresse que tout va bien, mais « cependant il faut que l’on vous dise » une ribambelle de mauvaises nouvelles, laquelle culmine avec la destruction du château.

 

T’es vieux, t’es moche, t’es seul

 

On se souvient de la chanson réaliste apparue au début du XXe siècle sous l’impulsion d’Aristide Bruant, des chansons qui racontaient souvent des histoires d’une tristesse effroyable («  Les Roses blanches  » conte l’histoire d’un enfant apportant des roses blanches à sa mère à l’hôpital, et la découvrant morte). Les chansons d’Édith Piaf ou de Barbara ne sont pas en reste : « L’Homme à la moto » voit ce dernier passer sous un train, Barbara chante « Veuve de Guerre »… Rien de bien réjouissant.

Et même après la guerre, pendant les années Yé- Yé : le premier enregistrement d’Alain Baschung sous son nom s’intitulait « T’es vieux, t’es moche, t’es seul », et le refrain faisait comme suit : « T’es vieux, t’es moche, t’es seul au monde, doucement tu creuses ta tombe.  » Il chantera plus tard « Je fume pour oublier que tu bois », qui commence par ces paroles « C’est pas facile de s’foutre en l’air, c’est pour les riches, les somnifères ».

 

https://www.youtube.com/watch?v=fcb4RN1z7B4

 

Du côté du rock synthétique, ça ne va pas mieux  : Daniel Darc et sa bande Taxi Girl chantent la noirceur de la rue. Et si Mirways est allé composer pour Madonna de la pop radieuse, Daniel Darc aura persévéré dans la tristesse jusqu’à la fin : un titre de son album posthume résume bien l’affaire : « Mauvaise journée »

 

Une résistance au « fun » obligatoire

 

Toute cette tristesse, même si elle est révélatrice d’un mal-être véritable, fait aussi du bien  : dans un monde hyperfestif où le fun et la fête ne sont plus des loisirs mais des injonctions constantes, résister à la dictature du bonheur obligatoire est peut-être le symbole d’une bonne santé mentale en fin de compte. Nicolas Gomez Davila écrivait que « ne pas sentir la putréfaction du monde moderne est un signe de contamination  ». Tous ces jeunes artistes, eux, la sentent, cette putréfaction. Elle les prend à la gorge, les fait tousser, cracher. Estce de la résignation que de refuser l’engagement, qui semble être obligatoire dans la chanson française, ou est-ce, justement, la seule façon de se battre : montrer le monde tel qu’il est désormais, nu, glauque, froid. La fête est réellement finie, c’était celle de trop.

 

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Vient le moment de ranger. La nuit ne rêve plus, elle n’est plus là que pour anesthésier. Loin de nous, cependant, l’idée qu’il faille faire une musique triste pour être sincère, mais, en ces temps où l’on nous impose une gaîté factice, où l’on nous gave pour nous mettre en marche, il est bon de savoir que certains voient à travers la buée à quel point le monde est gris, et qui préfèrent, alors, chanter la grisaille.

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