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Réseaux sociaux : la décivilisation numérique

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Publié le

11 juin 2025

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Dans un essai vigoureux, le jeune essayiste Baptiste Detombe analyse le sacrifice d’une génération dévorée par l’ogre numérique.
© Camilo Jimenez – Unsplash

Tout juste élu pape, le merveilleux Léon XIV annonçait qu’il déclinerait la doctrine sociale de l’Église sur un nouveau champ d’action : la révolution numérique. L’alerte, élevée au rang d’urgence par la plus haute autorité morale, sera d’autant plus essentielle que la pléthore d’intellectuels (pensons à Jonathan Haidt, avec Génération anxieuse) qui s’en font l’écho n’a pour l’heure été suivie d’aucune décision par les pouvoirs publics.

En instrumentalisant nos flux biologiques de dopamines, les plateformes nous désarment et nous emprisonnent

Il faut donc montrer encore le saccage provoqué par l’ère numérique. C’est le pari que fait Baptiste Detombe avec L’Homme démantelé, essai bien mené qui montre comment une génération a été existentiellement démantelée par l’ogre internétique. Le propos est organique, non celui d’un chercheur qui analyserait extérieurement le phénomène comme une lame posée sur un microscope, mais celui d’un témoin qui a vécu les ravages causés par cette révolution insidieuse, ravages dont il rend compte philosophiquement. La démarche est d’autant plus courageuse que contrairement à beaucoup, Detombe ne construit pas un texte à partir de ceux des autres, en multipliant citations et références à l’excès. Lui conduit sa réflexion comme on le ferait d’un char, et il le fait avec un indéniable talent. Le texte, dans ses éclats comme dans ses imperfections, transpire la fraîcheur de son jeune auteur : le ton est vigoureux, parfois excessif, manquant peut-être de l’ambivalence suffisante pour expliquer la séduction du mal, ou pour montrer comment le numérique ne fait que décupler certaines tendances indépassables. L’auteur n’en livre pas moins un tableau complet et profond, en vertu d’une conception romantique de l’existence.

La première partie analyse les bouleversements provoqués par le régime numérique à travers les âges. En ayant accès à tout trop vite, l’innocence et l’émerveillement de l’enfance sont violés, et son existence sensorielle mutilée. En plus de son temps, le numérique vole à la jeunesse l’insouciance des premières expériences, l’importance de la flânerie, la volonté suffisante pour polir ses instincts. L’âge adulte, au lieu d’être celui du plein épanouissement, devient une fabrique du narcissisme – les « coachs » aidant, tout est pensé pour montrer sa valeur –, de la falsification – les uns fantasment la vie idéale mise en scène par d’autres –, de l’insatisfaction – l’illimitation des désirs se brisant sur notre impuissance – et finalement du vide intérieur. Le vieillard, jadis au sommet de la pyramide en tant que source d’expérience, n’est plus qu’une vieillerie frappée d’obsolescence par la marche technologique.

Lire aussi : « Génération anxieuse » de Jonathan Haidt : les petits et l’écran

Le numérique est-il un instrument neutre, ou induit-il un changement de nature de notre écosystème social ? L’auteur tranche franchement pour la seconde option, montrant que nos relations sociales s’en trouvent radicalement dés-intensifiées. Nous avons l’« illusion du social » : tout est facile, rapide, mais superficiel. En instrumentalisant nos flux biologiques de dopamines, les plateformes nous désarment et nous emprisonnent. Detombe le montre bien, le Capital transforme ainsi notre environnement social en un grand marché de la sociabilité et de l’attractivité, où se rencontrent des « moi » égotiques. L’homme devient une marchandise utilitaire, sans valeur intrinsèque : « De la qualité de “sujet”, nous ne devenons que des “objets” dont la valeur est fonction de nombre de regards se posant sur nous. » L’ère est exhibitionniste : il faut montrer, en respectant certains canons.

Car l’ironie, c’est que l’excroissance de l’individu conduit à un conformisme inouï. La concurrence produit de la standardisation ; on se singularise en se fondant dans une communauté pour en mimer les usages (d’où l’idée fourquetienne d’« archipel »). Les influenceurs sont les nouveaux maîtres. Par la surveillance panoptique, autrui devient un gardien des bonnes pratiques. Ce serait la revanche des communautés sur l’individu dit l’auteur (un pastiche de communautés, dirions-nous plutôt), la liberté libérale ayant fini, à force d’aller, par se retourner contre le projet humaniste, comme l’a montré Patrick Deneen dans Pourquoi le libéralisme a échoué. À moins que ce ne soit la conséquence logique de l’humanisme qui, remplaçant dieu par l’homme, devait finir par nous transformer chacun en idole.


L’HOMME DÉMANTELÉ, BAPTISTE DETOMBE, Artège, 240 p., 18,90 €

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