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Emmanuelle Hénin : « L’ignorantisme et le wokisme se nourrissent en un cercle vicieux »

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Publié le

12 juin 2025

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Face à l’obscurantisme woke sort ce mois-ci après un imbroglio éditorial sans précédent, le livre ayant été annulé impunément suite à l’élection de Donald Trump. Emmanuelle Hénin, qui a codirigé l’ouvrage, revient pour nous sur ce « scandale » monté en épingle par la presse de gauche, et qui est en passe de faire du livre un best-seller.
© Benjamin de Diesbach

Pouvez-vous revenir un peu sur les déboires éditoriaux que vous avez subis avec la sortie du livre ?

Le 10 mars dernier, deux semaines avant la date d’impression de notre livre aux Presses universitaires de France, nous apprenons que la publication est « suspendue », d’abord par voie de presse, puis par un message de Paul Garapon, directeur des PUF. Le motif invoqué est la concomitance fâcheuse avec les annonces de Donald Trump concernant la suppression massive de crédits à la recherche et aux départements DEI (diversité, équité, inclusion), chargés de faire régner la politique – voire la tyrannie – des minorités sur les campus. Trois jours plus tôt, le Collège de France accueillait la manifestation « Stand Up for Science », en soutien aux universitaires états-uniens menacés de perdre leur poste ou leurs crédits. Dans ce cadre, l’un des pontes de l’institution, très proche du pouvoir présidentiel, Patrick Boucheron, avait prononcé une fatwa à l’endroit des PUF et des trois « idiots utiles » de Trump : Xavier-Laurent Salvador, Pierre Vermeren et moi-même. Intimidé par cette dénonciation, l’éditeur a décidé de reculer ; mais devant le tollé unanime soulevé par cette censure, il a rétropédalé et a décidé de publier le livre dès le 30 avril.

On dit que c’est l’accession au pouvoir de Trump qui a incité vos éditeurs à prendre cette décision…

Donald Trump discrédite complètement la cause de l’antiwokisme, par sa brutalité, son inculture crasse, son manichéisme et son allergie à la nuance qui, en réalité, en font le miroir inversé du wokisme : même simplisme, même radicalité, même goût de la censure. Son élection est largement due à l’exaspération des électeurs américains face aux délires des politiques identitaires, où ils voient un concentré de tous leurs maux : Kamala Harris avait été jusqu’à proposer de subventionner les soins de transition de genre des migrants incarcérés. Cette proposition lunaire résume à elle seule l’abîme stratosphérique entre la réalité fantasmatique où évoluent les élites et les préoccupations des gens ordinaires, dont une proportion croissante peine à vivre dignement de son travail et à accéder aux soins de base.

Lire aussi : [Idées] Le wokisme est un gauchisme

Nos détracteurs ont beau jeu de nous assimiler à Trump, car cela leur évite de prendre au sérieux nos arguments – il est vrai qu’ils se répartissent en deux groupes : ceux qui ont lu le titre du livre et ceux qui en ont lu le sommaire. Plutôt que de regarder en face la situation alarmante de l’université, ils préfèrent crier au fascisme et au trumpisme. Hélas, l’exil des chercheurs américains en France va renforcer encore davantage l’uniformité idéologique que nous dénonçons – il va aussi grever un peu plus les comptes publics et priver de postes nos propres chercheurs, déjà très précarisés. À moyen terme, le trumpisme va donc fortifier le wokisme chez nous.

Pierre Vermeren a rappelé dans un entretien la responsabilité de Bruxelles dans la construction idéologique des universités européennes…

La France a entièrement délégué le pilotage de la recherche à l’Union européenne. Chaque année, la France envoie à Bruxelles 46 milliards d’euros, que l’Union redistribue. Alors que la recherche fondamentale est sous-dotée (une équipe de 20 ou 30 chercheurs se partage un budget annuel de 15 000 €), l’Europe alloue des sommes faramineuses à des projets ponctuels, qui reposent dans une importante mesure sur des critères idéologiques. Parmi d’autres, on peut citer le projet de « Coran européen », piloté par des chercheurs dont certains sont proches des Frères musulmans et financé à hauteur de 10 millions d’euros…

Le désengagement de l’État a été aggravé par les lois successives sur l’autonomie des universités, qui donnent un pouvoir croissant aux présidents d’université, favorisant le conformisme idéologique et le clientélisme. L’affaire Fabrice Balanche en a offert un exemple éloquent : ce professeur de géographie, éminent spécialiste de la Syrie, a été hué et chassé de son amphithéâtre par une vingtaine d’individus cagoulés, au motif qu’il avait refusé un repas de rupture du jeûne dans les locaux de l’université ; contre toute attente, la présidente de Lyon 2, mais aussi France Universités, ont désavoué le professeur.

Vous évoquez en introduction plusieurs hypothèses qui expliquent le succès de la théorie déconstructionniste, à commencer par celle qui me semble la plus importante : le divorce entre la science et le réel.

L’expression « obscurantisme woke » explique sans doute pourquoi ce livre soulève tant d’hostilité, alors que de nombreux ouvrages ont paru ces dernières années pour dénoncer ces idéologies. Ces sujets à la mode prospèrent sur l’effondrement intellectuel de l’Occident, qui n’offre aucune résistance aux raisonnements les plus simplistes (exemples : si un quart des détenus en France sont étrangers, c’est que l’État est raciste ; s’il y a plus de femmes que d’hommes dans les carrières scientifiques, c’est que l’université est sexiste). Et réciproquement, la diffusion des impostures intellectuelles estampillées par l’université (comme l’intersectionnalité ou l’islamophobie) alimente l’obscurantisme. Enfin, si ce nouveau lyssenkisme inquiète si peu nos élites, c’est peut-être qu’elles manquent de culture historique au point d’ignorer qui était Lyssenko. La technocratie fait aussi le lit de l’obscurantisme en remplaçant la pensée par des procédures et des mots-clés.

« La croyance selon laquelle la police est raciste a incité les villes de New York et de Los Angeles à diminuer les effectifs de la police, causant un surcroît de criminalité »

Emmanuelle Hénin

Le wokisme n’est-il pas au final la meilleure entreprise de diversion du Capital ?

Ce n’est pas la moindre imposture du wokisme que de prétendre défendre les faibles et les opprimés, tout en profitant à une petite élite mondialisée et en renforçant les effets pervers du capitalisme. Les idéologies identitaires sont une aubaine pour les grandes multinationales, de Disney à Netflix, parce qu’elles alimentent une logique d’extension et de segmentation du marché. Ces dogmes font partie des « croyances de luxe » théorisées par le sociologue Rob Henderson : affichées par le groupe social dominant comme un signe ostentatoire de vertu, elles impactent négativement les catégories les plus défavorisées. Ainsi, la croyance selon laquelle le divorce serait le comble de l’émancipation féminine a conduit à l’augmentation du nombre de familles monoparentales, premières victimes de la précarité économique. La croyance selon laquelle la police est raciste a incité les villes de New York et de Los Angeles, à la suite du mouvement Black Lives Matter, à diminuer les effectifs de la police, causant un surcroît de criminalité qui a frappé d’abord les plus pauvres, dont une majorité de Noirs. Ces nouvelles « luttes » permettent surtout de se donner bonne conscience à peu de frais : il est plus facile de truffer les mots de points médians que de combattre la polygamie et l’excision.

Un des articles les plus ahurissants me semble être celui de F. Poupart sur les effets du wokisme dans la psychologie clinique. Il y étaye notamment la thèse d’une « idéologie dévastatrice » qui se chargerait d’« hyper-moraliser » tous les aspects de la vie humaine, jusqu’à l’inconscient.

Le wokisme est essentiellement une morale, qui prend pour critère non le bien général de la société, ni un bien transcendant, mais le ressenti individuel des « victimes ». Il œuvre à une vaste entreprise d’ingénierie sociale visant à rendre à l’homme son innocence originelle par l’élimination de tous les maux – et les méchants – qui l’accablent (racisme, sexisme, homophobie). On sait comment ce genre d’utopie se termine.

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