Nous sommes au crépuscule du XIXe siècle, période fétiche de Pierre Jourde, où l’Europe en passe de basculer dans la modernité d’acier du XXe se noie dans un trouble nostalgique, hallucinogène et fantasmatique ; où les formes artistiques comme les alternatives spirituelles se multiplient dans une espèce de panique sourde. Pourquoi Jourde nous y ramène-t-il, hormis en raison de sa passion propre, laquelle serait déjà suffisante ? Sans doute parce que cette période de crise morale traversant un continent tout-puissant résonne curieusement avec notre période de crise morale baignant un continent en faillite. Le roman s’y développe donc, par deux voix alternées et trois personnages principaux : un clown tragique, voire sanglant, Alastair ; une muse active, Thalia ; un psychiatre esthète, Charles, le seul à ne pas s’exprimer directement. Celui-ci vit un amour fusionnel, mystique, absolu avec Thalia, son ancienne patiente et sœur d’Alastair, lequel a perdu la mémoire, mais la retrouve par flashs et cherche sa sœur, se livrant sur son passé de clown au physique fascinant en racontant notamment comment sa troupe familiale a profité de la grande vogue des cirques anglais.
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Totalité du spectre
Par cette alternance de récits qu’on découvrira emboîtés les uns dans les autres, Jourde relate des histoires aimantées par la même femme et aptes à couvrir tout le spectre des émotions et des réalités liées à l’art et à l’amour. Depuis la grimace et la violence d’Alastair-Punch, la foire, l’arnaque mais aussi le risque, le spectaculaire, l’odieux, le déviant, le populaire, la part diabolique d’un art déchaînant les passions, les vices, les parodies, les mécanismes et les formes physiques elles-mêmes, jusqu’au culte esthétique de Charles auquel contribue Thalia, et ses longues méditations, si subtiles et pénétrantes, sur le désir, la passion et leur mise en scène dans une sophistication exaspérée qui fait presque de Charles un Des Esseintes conjugal. Tandis que la littérature et la peinture viennent contribuer au rite amoureux perpétuel qu’il met au point avec Thalia, tout l’arc de la création (cosmique et artistique) est exploré, du burlesque au sublime, du difforme à l’ultime perfection, du meurtre à l’étreinte.
Mystère de l’incarnation
Récapitulant toutes les dimensions possibles, ce livre enchaîne les scènes fascinantes, les atmosphères opiacées, les rencontres improbables, les visions sidérantes, dans une véritable débauche de puissance littéraire tournoyant autour du mystère de l’incarnation – non pas divine, mais humaine. La transformation d’Alastair, la chimère singe-thon présentée comme une sirène par l’Américain Barnum, le magnifique corps de Thalia en léthargie, veillé par Charles devenu son adorateur, les dissociations des ventriloques ou des amnésiques, les étrangetés des phénomènes de foire, le rapport spirituel et animal au sein de la chair – autant d’images extraordinaires et d’aspects déployés autour de cette question vertigineuse : comment habiter et désirer un corps ? C’est avec un art prodigieux de producteur de formes, par un incessant feu d’artifice, que Jourde éclaire ce vertige.






