Et sinon, comment va la Norvège ? Pas Et sinon, comment va la Norvège ? Pas évident de savoir à quoi s’en tenir avec ce pays souvent engoncé dans ses stéréotypes contradictoires – du black metal à la soi-disant américanisation des esprits, celle qu’on prête volontiers à tous ces protestants nordiques histoire de ne pas se poser trop de questions sur leur identité. Il faut dire que la Norvège est un pays récent – son indépendance est obtenue en1905 – longtemps resté à l’ombre de la Suède, brutalement émancipé par ses puits de pétrole offshore, avec une histoire qu’on réduit souvent à ses vikings et à ses pécheurs, faute de mieux.
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Heureusement, le cinéma norvégien récent va à rebours de cette histoire édifiante. Joachim Trier, réalisateur de Oslo, 31 août, remake bouleversant du Feu Follet, avait déjà donné le « la » d’un cinéma novateur capable de provoquer l’émotion sans verser dans le pathos, d’expérimenter sans donner de leçons. Une nouvelle école qui s’exprime aussi bien dans le portrait de femme (fascinante Julie en Douze Chapitres) que dans le film fantastique le plus jusqu’au-boutiste (Les Innocents). C’est au tour du romancier Dag Johan Haugerud d’imposer un véritable norron livkunst (art de vivre norvégien) avec une trilogie ambitieuse qui fait d’Oslo, capitale pas vraiment connue pour sa photogénie, le théâtre privilégié d’une nouvelle tectonique du désir.
Désir et langage
Une lycéenne fantasque tombe éperdument amoureuse de sa professeure d’art plastique et consacre à cette passion un roman qui va mettre tous ses proches dans l’embarras. Une urologue spécialisée dans les cancers de la prostate se lie d’amitié avec un infirmier gay qui lui apprend les nouveaux codes du désir. Un ramoneur (!) voit son couple menacé lorsqu’il succombe aux avances d’un client sur un coup de tête. Autant d’histoires qui peuvent sembler tour à tour triviales ou surréalistes, Haugerud jouant toujours sur la suspension d’incrédulité avec des incises opératiques ou contemplatives qui donnent à ses personnages une familiarité étrange, tout en construisant ses dialogues autour d’une passionnante maïeutique du désir. Car on parle beaucoup chez Haugerud, parfois trop, dans la grande tradition de la littérature licencieuse, de Choderlos de Laclos à Henry Miller.
Toujours là où on ne l’attend pas, Haugerud se garde bien d’émettre tout jugement sur ses personnages, au contraire, il s’interroge avec eux, il les laisse vivre, douter, comme si le cinéma n’était au fond qu’un dispositif pour rassembler les conditions d’émergence d’un pathos inventé, mais terriblement réel, car montré dans toute sa finesse et toute sa granularité.
Ici on ne fait pas tant l’amour qu’on verbalise les conditions du désir. Le sexe s’expérimente d’abord par le langage : la lycéenne se rend compte qu’elle aime davantage ce qu’elle écrit que ce qu’elle ressent, l’urologue prend conscience de ce qu’elle est au cours de joutes verbales répétées pendant un trajet quotidien de ferry, le ramoneur prend la mesure de sa faute adultérine en la racontant enfin à sa femme. Sublime pied de nez, c’est son patron, chrétien et moraliste, qui lui ôtera toute culpabilité en lui recommandant de chérir ce souvenir « comme la Vierge ». Toujours là où on ne l’attend pas, Haugerud se garde bien d’émettre tout jugement sur ses personnages, au contraire, il s’interroge avec eux, il les laisse vivre, douter, comme si le cinéma n’était au fond qu’un dispositif pour rassembler les conditions d’émergence d’un pathos inventé, mais terriblement réel, car montré dans toute sa finesse et toute sa granularité. Les trois films peuvent sembler très bavards, rappelant certains tunnels de dialogue d’un Woody Allen dans Manhattan, voire des films de Rohmer période Nuits de la Pleine Lune.
Ode à l’ubanité
Romancier fameux dans son pays, fin portraitiste de son temps, Haugerud ne cède pas non plus à la moraline déconstructiviste du moment. S’il interroge le modèle canonique du couple, il n’angélise pas l’homosexualité, qu’il dépeint avec toutes ses contradictions. Ce que Haugerlund questionne, c’est aussi ce fameux modèle social scandinave, qui met tout à égalité, qui cache ses vices sous le tapis d’un égalitarisme béat qui n’est pas exactement le bien commun, mais sa version climatisée. Une « climatisation » de la société qui a ses mauvais côtés (victimologie, déréalisation, perte de repères dans la parentalité) mais qui a aussi ses vertus, comme le montre Haugerud, qui reste un optimiste, et surtout nous montre de la plus belle des façons sa foi dans… l’urbanisme. Amour, le deuxième segment du film, prend place pendant le centenaire de la ville d’Oslo, et peut se voir comme une ode à la capitale, mais aussi à la notion d’urbanisme tout entière.
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En véritable psycho-géographe, Haugerud montre comment la société des hommes, dans les grandes villes, et notamment à Oslo que sa configuration géologique rend unique (c’est un véritable « chaudron » de strates volcaniques encastré entre deux collines et un estuaire) – rendant uniques également les configurations amoureuses. L’urbanisme rejoint l’urbanité, et La Trilogie d’Oslo montre à quel point l’aménagement de l’espace demeure une des grandes victoires de la civilisation occidentale, en adaptant la carte au territoire, les nécessités transactionnelles, aux contingences individuelles. L’amour n’étant peut-être que la transaction ultime, que l’organisation urbaine transcende afin qu’avance le monde des hommes.





