Le Fou de Bourdieu a quelque chose de Madame Bovary, ou même trois : l’amorce d’un fait divers ; le résumé d’une époque par la bande ; une vertigineuse mise en abyme du langage. Un bijoutier de province, fils de meunier, tire sur un jeune Maghrébin venu le cambrioler, et le tue. En prison, celui qui s’appellera bientôt « Suburre » est miné par le remords, il se plonge dans l’étude de la philosophie pour trouver des réponses à son malaise, mais la discipline est complexe et surtout, indécise sur la question du libre-arbitre et donc sur celle de la responsabilité réelle. Mais la sociologie de Bourdieu agit bientôt sur lui comme une révélation. Il n’est plus coupable, c’est la structure qui l’a poussé à agir. Dans la grande lutte manichéenne entre dominants et dominés, il rejoint le camp des seconds que tout innocente, même dans le crime, contre les premiers que tout incrimine, même dans la charité. On suit alors la longue et spectaculaire métamorphose du personnage qui, après la prison, changera d’identité, de métier et de quartier, s’entichera d’un jeune banlieusard prénommé comme sa victime, cultivera une haine tenace pour son voisin journaliste bobo et basculera dans le mimétisme caillera et le banditisme. Les mantras sociologiques qui le galvanisent désormais lui épargneront tout scrupule mais lui empêcheront également tout recul sur la situation réelle, sinistre et tragique dans laquelle il fonce entre deux traces de cocaïne sniffés sur un Poche de Bourdieu.
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Dispositif romanesque et grille sociologique
Le désolant succès d’Édouard Louis et consorts impose depuis dix ans une littérature soumise à la sociologie, se contentant d’en illustrer les thèses, au point que les petits pâtés plats et sentencieux de la coqueluche nordique ressemblent aux romans édifiants d’antan : des vignettes pour catéchisme ne visant qu’à démontrer la validité des grilles établies par le maître. À cette grille, Pliskin oppose le dispositif romanesque ; au lieu de l’identité des cas établie par l’abstraction sociologique, il déploie la diversité des personnages, la singularité des situations, l’ambiguïté des êtres, la résistance du réel – la comédie générale. Ainsi, lorsque Suburre veut convaincre un codétenu africain massif et brutal qu’il n’est pas vraiment coupable parce que « dominé », l’épithète lui vaut une raclée. Plus loin, la réaction d’un stagiaire, lors d’un stage de rééducation de clients de prostitués, brouille soudain tout le discours préconstruit sur les rapports de force.
Une comédie du langage
Comme Flaubert, Pliskin transforme son livre en une comédie du langage, tous les discours s’entrechoquant pour chacun trahir la réalité à sa manière, se court-circuitant parfois avec une ironie savoureuse, comme lorsque Suburre se rend compte que son slogan révolutionnaire correspond à une publicité pour meubles. Les scènes comiques, surprenantes et révélatrices, s’enchaînent sur un fond désespéré. Haletant, hilarant, terriblement corrosif, Le Fou de Bourdieu rend à la forme romanesque sa puissance et sa hauteur, survole de loin la production automnale, et tire sur tous les totems de l’époque. Indispensable.





