Nous déjeunions dans un bistrot parisien, un midi ensoleillé. Elle choisit une assiette colorée où dominait le vert, bien plus que dans celle de votre serviteur. Discipline oblige : la cavalière veille à son corps avec la même attention qu’elle porte à son cheval. Sa silhouette dit assez la rigueur de ses matinées d’entraînement, mais son regard pétillant trahit une intelligence prompte, jamais engoncée. Il y a chez elle une clarté rare : un mélange d’exigence et de simplicité, comme cette phrase qu’une religieuse lui adressa un jour et qu’elle garde précieusement : « Dieu aime ceux qui cheminent avec la liberté d’esprit et qui ne pinaillent pas trop sur les détails. Le perfectionnisme n’a pas grand-chose à voir avec la sainteté. » Toute sa vie tient dans cet équilibre fragile : discipline sans manie, liberté sans dispersion.
Fille de Pau, née dans une maison où les sabots résonnaient chaque matin dans la cour, Solange a grandi dans une écurie comme d’autres grandissent dans une bibliothèque. Son père, Charles, entraîneur réputé, veille encore sur une cinquantaine de pur-sang et a transmis avec douceur la passion du cheval à ses cinq enfants. Quatre d’entre eux sont devenus jockeys amateurs, clan soudé qui vit la victoire et la chute comme d’autres partagent le pain et le vin. Chez les Gourdain, les courses ne sont pas un divertissement : elles sont une pédagogie du réel, où l’accident et l’échec façonnent la patience.
À 28 ans, Solange a été choisie par le Club des Gentlemen-Riders, pour représenter la France au championnat du monde des jockeys amateurs (la Fegentri). Chaque étape est un pari : monter un cheval inconnu, tiré au sort, sur une piste étrangère. Elle enregistre en un instant les consignes de l’entraîneur, ajuste ses étriers, puis s’élance, corps accordé à la respiration de l’animal. « C’est le cheval qui court, dit-elle, je ne suis que son pilote. » Elle connaît aussi bien le goût de la victoire que celui de la défaite, après les blessures accumulées : elle nous montre sa cicatrice à la clavicule, son index qui décide de se faire la malle par la droite. Mais jamais le découragement. « Un cheval qui a bien couru ne termine pas une course fatigué », sourit-elle, comme pour rappeler que l’élan prime toujours sur la douleur.
Lire aussi : Gérald Sibleyras : Boulevard des Possibles
L’après-midi, elle délaisse la piste pour la rédaction du Figaro, où elle travaille aux réseaux sociaux. « Être happée par une passion me donne une forme de liberté dans ma profession. J’utilise à la fois mon corps et mon cerveau », confie-t-elle. Elle incarne cette rareté : la possibilité de mener deux vies en une, sans les opposer. Le matin, dans le silence des écuries, elle a déjà vécu l’essentiel ; l’après-midi, elle peut travailler avec le recul d’une femme qui sait ce que signifie le combat.
Dans la tradition des « gentlemen riders », le mot anglais lui sied : gentlewoman, à la fois grâce et tenue. Sa victoire ne l’enivre pas plus que sa défaite ne l’abat : elle sourit aux deux, consciente que le destin, comme la piste, ne se maîtrise pas. C’est là sans doute ce qui séduit chez elle : cette faculté à unir rigueur et légèreté, à chercher l’essentiel sans se perdre dans les détails. Comme au bistrot, où elle délaisse la traditionnelle cigarette de fin de repas, mais avec ce naturel des âmes fidèles à leur discipline.
Solange Gourdain trace ainsi son sillon : dans l’hippodrome ou dans la salle de rédaction, elle poursuit la même quête. Non celle d’une gloire éphémère, mais celle d’une cohérence intérieure. Son existence nous rappelle que la sainteté, comme la victoire, ne réside pas dans le perfectionnisme, mais dans l’élan d’un cœur libre qui se donne tout entier.





