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Huysmans ressuscité : entretien avec Agnès Michaux

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Publié le

21 octobre 2025

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Après l’incroyable biographie de Reiner Stach sur Kafka, les éditions du Cherche-Midi font paraître Huysmans vivant d’Agnès Michaux, qui, d’une voix singulière, conte la vie de cet écrivain moins oublié que l’on croit. Grâce à une prodigieuse documentation élégamment dévoilée, elle évite les facilités et sécheresses des biographies classiques. C’est toute la vie, l’œuvre, et le corps-même de cet écrivain prodigieux qui revivent dans ces pages.
© Benjamin de Diesbach

Dès le départ, saviez-vous vers quel type de biographie vous dirigiez-vous ?

La biographie universitaire m’est impossible. Je ne suis pas contre l’existence de telles biographies, qui m’ont souvent aidé, mais ce que je suis m’empêche d’en écrire une. Je ne pense pas que l’on puisse approcher véritablement un être humain de cette façon. Contrairement aux critiques que je lisais dans ma jeunesse, j’ai toujours aimé connaître la vie des auteurs. Mon choix s’est dirigé vers Huysmans, et je me suis plongé avec passion dans sa vie et son œuvre. Pour tout dire, j’ai eu le sentiment d’avoir vécu avec lui pendant de nombreux mois.

Pourquoi Huysmans ?

C’est un homme qui a été victime de beaucoup de récupérations, de clichés, de préjugés, et qui a été soit invisibilisé soit caricaturé. En travaillant sur lui, je ne suis pas partie en spécialiste, parce que je ne l’étais pas : j’avais lu Huysmans, bien sûr, mais j’ignorais par exemple les écrits catholiques à partir d’En route, entre autres. En vérité, je connaissais surtout À rebours et Là-bas. C’était donc une découverte pleine d’étonnements, qui permet la vivacité intellectuelle, la joie dans la recherche, le bonheur dans la compréhension : c’est précisément ce que je recherchais.

Comment décririez-vous la personnalité de Huysmans ?

Ce n’était pas quelqu’un que l’on pourrait dire sympathique. Il avait l’esprit acide, même dans l’humour. Il n’hésitait pas à casser du sucre sur le dos de ses amis, avec cette espèce d’innocence de gamin qui n’imagine pas que cela peut se retourner contre lui. C’est aussi un corps bilieux, pétri de maux d’estomac, ce qui dit beaucoup de lui. Huysmans est partagé entre un goût du sacré et des choses de la chair. C’est un être de contrastes, marqué autant par la beauté et l’absolu que par l’obscène et le commun.

À force de vivre avec le sujet de ses recherches n’en devient-on pas dégoûté ?

Je ne crois pas avoir jamais été dégoûtée par quelqu’un. Il y a des gens minables, des inexcusables, des menteurs, mais jamais ils ne me dégoûtent. Je ne dis pas que Huysmans ne m’a pas parfois horripilée. Par exemple, lorsque j’en suis arrivé à la question de sa sexualité, qui est perverse par son goût des corps impubères, il m’était impossible de ne pas réagir. Mais la compassion restait malgré tout. Huysmans, à force de vouloir aller loin, se tient toujours au bord du vide. C’est bouleversant, douloureux, autant que fascinant.

On sent chez vous un grand plaisir à vous réfugier et à décrire ce xixe siècle, d’où cela vient-il ?

J’ai eu la chance de connaître mon arrière-grand-mère qui est morte presque centenaire en étant née en 1883. Enfant calme, à la place de jouer avec les autres enfants dans le jardin, je m’asseyais à ses côtés pour entendre les histoires de sa jeunesse. En 1900, elle avait dix-sept ans, ce n’était plus une gamine : elle se souvenait bien de cette époque. J’ai donc connu très jeune cette période par son biais : les us et coutumes, le soin que l’on donnait au ménage, les vêtements… Plus tard, j’ai dit cette phrase qui avait fait rire mon père : « Tu te rends compte, Victor Hugo n’était même pas mort quand elle est née ! ». Tout cela m’a donc rapproché de ce siècle. Je me disais que ce n’était finalement pas si loin, puisque je connaissais cette arrière-grand-mère qui l’avait connu. Et puis, disons-le, l’école nous faisait connaître surtout le xixe siècle en matière de littérature. Donc mon goût en est forcément resté marqué.

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Considérez-vous qu’il y a une rupture ou une continuité entre le Huysmans du naturalisme des débuts et le mystique catholique de la fin ?

Il y a une évolution logique. Huysmans écrivait ce qu’il vivait. S’il y a un goût du mot, de la phrase, du style qui est très important chez lui, il y a surtout un besoin de penser la vie et d’écrire cette pensée qui forcément évolue. Au départ, pour atteindre un premier palier de la connaissance du quotidien, il utilise le naturalisme. Ensuite, À Rebours est évidemment un tournant, mais pas une rupture. Les choses bougent en lui et ses livres avec : c’est normal, c’est sain. La question de Dieu, pour lui, naît aussi dans une société où il y a une reconstruction catholique au moment d’une lutte entre les Républicains et le camp de la Réaction. C’est le parcours d’un être profond et complexe que l’on suit à travers son œuvre. Disons pour résumer que Huysmans n’a pas un filon qu’il use jusqu’au bout : il parle de ce que sa chair et son âme traversent.

Quel rapport Huysmans entretient-il à la modernité ?

Ce que les gens ignorent souvent, c’est que le xixe était résolument moderne. C’est le siècle qui a inventé notre modernité, au fond. Il était donc moderne, mais il n’était pas le seul. Les Frères Goncourt sont modernes : pour eux, l’invention c’est le sujet. Ils parlent des femmes qu’ils croisent dans la rue, des ménagères, des prostituées… À l’extrême, on pourrait aussi parler de Jules Verne, qui met les inventions techniques et scientifiques au cœur de ses livres. Il ne faut pas oublier que quelqu’un comme Huysmans naît en 1848 dans un monde sans électricité qui n’avait que peu bougé depuis le xve siècle. Et avec l’arrivée de l’industrie, en dix ans, tout est changé. Ça a évidemment un impact énorme sur la vie des gens, sur leur psyché, et donc sur la littérature tout entière, qui en est complètement bouleversée. Huysmans, comme d’autres, voit cette révolution civilisationnelle. Et comme il écrit, il en témoigne.

On sent que votre biographie cherche à montrer un monde, à faire sentir les odeurs, à recréer une atmosphère de ce Paris qu’aimait tant Huysmans, comment y êtes-vous parvenue ?

Mon travail s’apparente à celui d’un flic. J’ai des indices et je dois ensuite imaginer ce qui a pu se passer. Ce qui pêche souvent dans les biographies, c’est l’enfance. On manque de documentation, donc il devient difficile d’en parler. Dans mon cas, mon travail de romancière m’a aidée. Par exemple, lors du baptême de Huysmans, dont je parle, j’ai imaginé le trajet le plus logique qu’avait dû faire cet enfant, dans les bras d’un adulte, et ce qu’il avait dû croiser. En me documentant, je pouvais le savoir. Ainsi, il m’était possible de reconstituer, plus ou moins, ce qu’il avait dû sentir, entendre et voir. Les odeurs de ce quartier malfamé, la langue argotique des gens qui y habitent, cette population où l’on croise des putains plus ou moins fraîches, des hommes à la jambe de bois… Tout ce qu’il croise sur ce trajet se retrouvera, en partie, dans ses livres. J’ai procédé ainsi, par la sensation, en ouvrant des tiroirs, et le reste en découle.

Vous parlez souvent du corps de Huysmans. Cette dimension était-elle importante pour vous ?

Je voulais montrer l’être humain tout entier. Rendre un corps vivant, pouvoir presque imaginer la texture de sa peau, l’odeur de ses cheveux, oui, c’était important. Aussi parce que chez Huysmans, comme chez Zola ou d’autres, c’est quelque chose d’important. Ils étaient d’ailleurs critiqués parce que leur littérature n’était pas chic. Lui qui sera un mystique, logera sa pensée dans un corps qui vit, qui souffre, qui jouit. Il y a le corps du nourrisson, le corps du jeune homme qui se frottera à d’autres corps, et à la fin ce sera le corps malade, celui du cancéreux. Faire exister quelqu’un, ce n’est pas seulement parler de son maniement de la langue, de ses voyages, de ses rencontres, et faire abstraction de la chair.

On sent une grande émotion de votre part lorsque vous contez la fin de vie de Huysmans…

Je ne voulais pas l’écrire. Je me revois sortir de ma chambre et dire à mon fils : « Je ne vais pas la faire la maladie et la mort, je ne peux pas faire ça. ». Je craignais de l’écrire et je voulais aussi éviter les écueils des biographies classiques. Mais je l’ai fait malgré tout. Quand on travaille, que l’on vit si près de quelqu’un, on en devient superstitieux. Je l’ai été plus encore que d’habitude en écrivant sur son agonie. Huysmans avait écrit sur la vie de sainte Lydwine, et ce qu’il décrit de cette fin de vie lui arrive précisément : la peau qui tombe, en particulier. Quand on travaille sincèrement sur quelqu’un, on ne peut pas aborder sa mort avec sérénité. Je n’ai pas de honte à dire que j’ai pleuré. J’ai pleuré de son courage face à la souffrance. Tous les témoignages concordent à ce sujet, il était admirable de grandeur jusqu’à la fin. Sa fin de vie est un chemin de croix, un martyre. Et j’ai détesté d’avoir à arrêter ce livre. Parce que je pense, comme Huysmans, qu’il n’y a rien de mieux que de « sortir de cette affreuse gargote qu’est le monde. »

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