Quelle est la genèse du roman ?
C’est très simple : je suis moi-même motard et je me suis effectivement perdu aux alentours du barrage de Mauvoisin, un endroit spectaculaire et magique à plein d’égards. J’ai dû traverser un tunnel à l’entrée duquel se trouve une porte qui a vraiment l’air d’un bug dans la machine, une porte métallique comme une porte de parking ou de métro, avec un tourniquet. En tant que Parisien venu en montagne pour me ressourcer, cette anomalie m’a renvoyé à une sorte de paradoxe fondateur. D’autant que le tunnel qui suivait était effectivement interminable, presque autant que dans mon roman. Après des heures passées sur ma moto, j’ai vraiment vécu une sorte d’expérience-limite, à me demander si je n’étais pas passé ailleurs, dans un réel factice. J’ai évidemment décidé d’en faire un livre à la minute où je suis sorti. Ce qui m’a conforté dans l’idée, c’est qu’en me renseignant sur le site du barrage, le val de Bagnes, j’ai appris qu’il y avait tout un passif de sorcellerie et de magie noire. Ayant à cœur de défendre une littérature qui serait une sorte de sortilège permanent, les dés étaient jetés.
D’ailleurs la Suisse est un fabuleux terreau de mythologies complotistes, avec toutes ces histoires autour du CERN…
Je suis complètement fasciné par la Suisse pour plein de raisons, mais de manière assez prosaïque, puisque je pense que c’est littéralement un des plus beaux pays du monde en termes de variétés de paysages. C’est une terre de merveilles, ce n’est pas pour rien que Tolkien en a fait sa principale inspiration pour Le Seigneur des Anneaux. C’est aussi une terre où l’ingénierie humaine s’est surpassée, puisque le pays tout entier est parcouru de tunnels, de souterrains gigantesques… Le barrage étant probablement le summum du génie et de la folie humaine. Pour toutes ces raisons, on peut effectivement voir la Suisse comme une sorte de point nodal, de porte des étoiles pour accéder à une autre dimension. C’est ce qui arrive à mon personnage.
L’Abîme était un hommage aux romans occultes du xixe siècle, qui étaient eux-mêmes des réponses à la révolution industrielle. Avec L’Ensorcelé, vous évoquez une autre révolution technique, celle de l’algorithme, qui entraîne un autre mode d’occultisme…
D’une certaine manière, l’algorithme était déjà très présent dans L’Abîme. Il y a déjà, au cœur de l’occultisme de la fin du xixe, un rapport entre le diable et le nombre. La numérisation du monde, c’est le projet luciférien par excellence. On pourrait même dire plutôt « ahrimanien » que luciférien. Sans rentrer dans les détails, il y a quelque chose de l’ordre, de l’algorithme et de la mathématique dans le diable. J’ai conçu L’Ensorcelé comme une forme de résistance, un livre-manifeste comme L’Abîme contre l’algorithme et à son ensorcellement. Plus j’écrivais L’Ensorcelé, et plus j’étais d’ailleurs convaincu que s’il y a un endroit qui résiste à l’algorithme, c’est bien la montagne, justement. C’est plus une hypnose qu’un ensorcèlement dans lequel nous plonge l’algorithme. Mais là, c’est pareil, les points se sont connectés au fil de l’écriture Ça fait longtemps que je fréquente la montagne et de plus en plus… Déjà parce que les seuls endroits où les ondes ne passent pas sont les régions montagneuses. S’ajoute à ça l’idée que l’algorithme déteste tout ce qui est en relief, puisqu’il prône un monde plat, tabulaire, un monde de fenêtres et d’écrans, qui veut conjurer toute idée d’élévation, proscrire tout ce qui est de l’ordre du vertige ou de la profondeur. Le réel, comme disait Lacan, c’est ce qui résiste.
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On pense d’ailleurs au Mont Analogue de René Daumal, cet endroit qui vibre à une autre fréquence.
Exactement. Je l’ai relu en écrivant L’Ensorcelé. C’est une œuvre littéralement sidérante. La façon dont la topographie influence l’être, c’est aussi au cœur de mon roman.
Pourquoi avoir fait du narrateur un créateur de jeu vidéo ?
Il fallait un personnage bigger than life pour que sa chute soit d’autant plus vertigineuse. Un simple consultant qui se perd en montagne, ça aurait eu moins d’impact. Et puis c’était un moyen de redoubler les effets de double fond littéraire, de facticité. Déjà, cette porte métallique au cœur de la montagne semble tout droit sortir d’un jeu vidéo, et ce tunnel, c’est une façon d’en contourner les règles, de passer dans l’espace du code, comme à travers un glitch (défaut de programmation qui permet à un joueur de tricher avec l’espace d’un jeu vidéo, NDLR). Et puis, dans cette façon qu’il a d’appréhender l’immensité de la nature suisse, il y a ce doute du programmateur, cette esquille dans l’œil qui recherche la chose manufacturée, le pixel trompeur. Cette sensation de facticité, je l’avais déjà ressentie plus jeune, toujours en Suisse, au cours d’une balade avec mes parents. Nous traversions des paysages monumentaux, des torrents sauvages, et tout d’un coup j’aperçois au bord d’un sentier, un écrou vissé dans la roche. J’ai eu un moment de bascule, un moment « Truman Show ». Je me suis dit, rien de tout ça n’existe, tout est manufacturé, la preuve : quelqu’un a oublié de peindre l’écrou en couleur pierre.
L’Abîme se réclamait du patronage de Huysmans. L’Ensorcelé, c’est plutôt une déclaration d’amour à la littérature américaine, avec cette idée d’un métatexte qui déploie une pensée presque en temps réel.
Les écrivains américains du xxe sont selon moi indépassables et ont porté le roman à son point culminant, aussi bien en le déconstruisant qu’en le reconstruisant. Effectivement j’ai placé ce roman sous l’égide de deux maîtres, Philip Roth et Saul Bellow. Ils font partie des auteurs que je lis et relis avec une véritable jubilation, une admiration pour leur savoir-faire, sur leur maîtrise technique qui paraît presque invisible et qui n’est jamais pédante. Ces mecs ne la ramènent jamais, mais ils font des phrases de malades et ils racontent des histoires de dingues. Il y a chez eux une vraie passion de la narration classique, une volonté, non pas d’écraser le lecteur avec ta supériorité, mais de l’accompagner, le prendre par la main et de lui raconter quand même une histoire surprenante, tout en proposant quelque chose qui serait de l’ordre du flux, avec une capacité à faire voler en éclat leur trame narrative lorsque tu t’y attends le moins. Il y a autre chose que Philip Roth maîtrise à la perfection et que nous sommes en train de perdre dans la littérature française, c’est ce que j’appelle la littérature de l’abjection, à laquelle j’essaie de me reconnecter, notamment via son chef-d’œuvre Le Théâtre de Sabbath. J’ai retrouvé récemment une citation de Faulkner qui disait que la littérature n’était pas là pour rendre les choses plus claires, mais pour « mesurer la profondeur de l’ombre ». C’est exactement ça.
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Ça rejoint cette fameuse définition du roman par Kundera, qui en parlait comme d’une « suspension totale du jugement moral ».
Grave. Je souscris à 150%. En plus, je pense que cette « suspension », c’est quelque chose de très présent dans la culture juive. Je n’ai jamais fait de « roman juif » de la même manière que je ne fais pas de roman véritablement « gay » véritablement. Je n’ai jamais utilisé telle ou telle casquette parce que je crois en une littérature libre et universaliste. En revanche, je pense que mes romans sont fondamentalement gays et fondamentalement juifs. Juifs, notamment dans mon rapport à la langue, dans cette idée d’une sorcellerie évocatoire, et dans le fait de reconnaître que tous les romans proviennent d’un même discours, d’un même texte qui est le Verbe divin. C’est quelque chose que j’ai appris quand j’étais tout petit, quand j’ai appris l’hébreu. C’est la première phrase qu’on t’apprend, c’est qu’au commencement était le verbe et que Dieu sait la langue. On n’a pas de représentation de Dieu dans le judaïsme, sauf une lettre – et encore, cette lettre même est une espèce de contournement. Exactement comme la littérature.
L’Ensorcelé, c’est aussi et surtout un pamphlet réactionnaire, non ? Le tunnel, c’est un peu un accélérateur de particules dans lequel toutes les névroses post-modernes sont passées au crible. Mais est-ce que le wokisme, sur lequel tu tires à boulets rouges, a encore de l’avenir ?
Le wokisme n’est jamais que la dernière expression en date d’une logique qui est au cœur même du projet humaniste et du projet luciférien des Lumières. Le diable, c’est celui qui vient murmurer à l’oreille de chacun qu’il a tous les droits, qu’il est lui-même potentiellement un dieu. De cela ne peut que découler un effritement total, absolu, généralisé, une dissolution planétaire. Le diable, c’est le principe moteur de démultiplication à l’infini. Et donc, le wokisme n’est que l’expression ultime de ce principe-là qui promeut un retour à des valeurs totalement archaïques : tu es prédéterminé par ta naissance, par ta couleur de peau, tu es enfermé dans une espèce d’identité figée pour laquelle il ne faut surtout pas envisager le moindre échange parce que ça deviendrait une appropriation culturelle… C’est la ruse ultime de la raison, contre laquelle toute littérature doit s’élever.





